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20/09/2005

Non, la France ne vit pas au-dessus de ses moyens

Avec une dette publique de plus de 1.000 milliards d'euros, un déficit budgétaire chronique, un système d'assurances sociales en faillite virtuelle, on peut être pris de vertige devant nos finances publiques. D'autant que l'explosion des dépenses de santé, de dépendance, de retraites, est programmée pour les années à venir. Faut-il en conclure que la France vit au-dessus de ses moyens, que les parents compromettent l'avenir de leurs enfants en tirant des traites sur leur avenir ?

A vrai dire, cette formule à l'emporte-pièce est infondée. Un agent économique vit au-dessus de ses moyens quand il consomme plus qu'il ne gagne. Un pays vit au-dessus de ses moyens si son taux d'épargne domestique est négatif. Les comparaisons internationales dans ce domaine sont des exercices délicats. Si l'on s'en tient aux chiffres de l'OCDE, la France avec une épargne nationale de l'ordre de 19 % de son produit national brut est loin de consommer plus qu'elle ne produit. Selon l'OCDE, aucun pays développé, à l'exception notable du Portugal, ne présentait un taux d'épargne négatif en 2003, pas même les Etats-Unis.

Avec son déficit public récurrent, la France tire-t-elle des traites sur son avenir ? Certes, les déficits d'aujourd'hui font les impôts de demain et la moitié des créances sur l'Etat est détenue par des non-résidents auxquels il faudra bien rembourser l'argent prêté. Mais avec un excédent de sa balance courante pendant douze ans et malgré le retour d'un déficit extérieur depuis 2004, la dette extérieure de la France est, sinon nulle, du moins négligeable, les créances des non-résidents étant compensées par les créances des Français sur l'étranger. Mieux : si l'on évalue les investissements au prix du marché, la position extérieure nette de la France est largement positive. D'un point de vue comptable, notre dette est financée par l'épargne française. C'est donc pour l'essentiel une dette de la France vis-à-vis d'elle-même. Et si l'on agrège les créances et les dettes des ménages français, il apparaît que les intérêts de la dette publique sont des revenus pour les Français payés par l'impôt des Français.

Avec l'un des taux d'épargne les plus élevés des pays développés, pas plus que la France les Français ne vivent au-dessus de leurs moyens. A l'inverse des Australiens dont le taux d'épargne est négatif depuis plusieurs années ou des
Américains dont le taux d'épargne a été négatif cet été, les Français ne consomment pas plus qu'ils ne gagnent. Et alors que les ménages américains dépensent en consommation et en investissement plus que leurs revenus, le cash-flow des ménages français est toujours positif.

On a beau dire que les générations actuelles vivent sur le dos des générations futures en accumulant de la dette publique, c'est une consommation plus faible que dans les autres pays développés qui ressort des chiffres français, et un investissement presque entièrement financé par l'épargne nationale. Avec un déficit de ses paiements courants de 1 % de son PIB en 2005, une part infime de cet investissement est financée par l'épargne étrangère, quand les Américains empruntent au reste du monde pour financer leur consommation. Il convient d'ailleurs de ne pas réduire l'investissement au capital physique. L'accumulation du capital humain est tout aussi importante. Or les dépenses d'éducation sont supérieures au déficit des administrations publiques, ce qui relativise l'idée que l'endettement de l'Etat ne sert pas à financer des investissements pour les générations à venir.

On peut faire le même raisonnement pour le déficit de l'assurance-maladie, qui sert à soigner les enfants et leurs parents qui les éduquent. Rien ne permet d'affirmer aujourd'hui que l'avenir est sacrifié au présent et que le bilan des
transferts entre générations est négatif pour les plus jeunes. Sans compter l'importance de l'aide gratuite que les parents et les grands-parents consentent aux jeunes adultes.

Si la France vivait au-dessus de ses moyens, cela appellerait une compression de la consommation, et du niveau de vie. Solution paradoxale quand tout le monde se plaint de l'insuffisance de la consommation au regard des standards internationaux et de la faiblesse du pouvoir d'achat. Qui peut penser que les jeunes générations y gagneraient ? La vérité est qu'il ne faut pas uniquement voir le budget comme une machine à ponctionner le pouvoir d'achat mais aussi
comme un moyen permettant de pallier les insuffisances du marché, et le déficit budgétaire comme un substitut possible à l'endettement des ménages.

Avec bientôt près de 70 % du PIB d'endettement public, l'Etat est sans aucun doute trop endetté. Mais à l'inverse, avec un endettement équivalent à 60 % de leur revenu disponible, les ménages français sont parmi les moins endettés des pays développés. Ceci compense cela, si l'on veut bien considérer qu'il faut additionner dette publique et dette privée pour avoir une vision correcte des engagements qui s'accumulent sur la tête de chacun. De ce point de vue, on constatera qu'au Canada et en Suède, souvent cités en exemple de bonne gestion, le taux d'endettement des ménages est deux fois plus élevé. Avec une dette publique inférieure de 20 points à la dette française mais un déficit budgétaire de 3 % et un taux d'endettement des ménages double du taux français, qui peut soutenir que la situation financière britannique est meilleure que celle de la France ?

Le budget de l'Etat est un outil d'intermédiation financière. Il permet de financer des investissements socialement utiles ne répondant pas aux critères du marché. Il permet aussi à l'Etat de jouer un rôle d'amortisseur dans les conjonctures difficiles en empruntant à la place des ménages. La contrepartie est une vulnérabilité plus grande des comptes publics à la conjoncture et aux taux d'intérêt. Elle a pour corollaire une moindre vulnérabilité des ménages. Ce choix n'est pas forcément le plus mauvais.

Les choses se gâtent quand l'endettement public explose en même temps que celui des ménages et que la dette extérieure s'envole, comme aux Etats-Unis. La France n'en est pas là. Il ne s'agit pas pour elle de vivre plus en rapport avec ses moyens, mais de lutter contre les gaspillages, d'améliorer la productivité de sa dépense publique, de faire évoluer sa spécialisation internationale et d'investir assez pour renouer avec une croissance forte grâce à laquelle la hausse du rendement de l'impôt et la baisse des dépenses induites par le chômage permettront de mettre un terme à la paupérisation de l'Etat.

 

Les Echos, 20/09/2005

 

05/09/2005

La nécessaire relance de la croissance

Il faut se réjouir du retour de la problématique de la relance de la croissance dans le débat sur la politique économique. Cela vient battre en brèche l'idée selon laquelle le chômage de masse s'expliquerait exclusivement par les dysfonctionnements du marché du travail. Réduire la politique de l'emploi à la réforme dite structurelle du marché du travail n'est rien d'autre au fond qu'une impasse magistrale sur la macroéconomie, un retour à la pensée économique d'avant Keynes pour laquelle il n'y avait rien de pertinent en dehors de l'ajustement de l'offre et de la demande. À tel point que l'on s'est mis à parler du marché du travail comme si celui-ci existait vraiment, comme si tous les emplois étaient interchangeables et toutes les compétences aussi. Or le travail est par nature hétérogène et il s'échange sur une multitude de marchés qui ne communiquent pas entre eux.

Quoi qu'on dise, il est tout à fait naturel qu'une multitude d'offres d'emplois non satisfaites coïncident avec un chômage de masse dès lors qu'il n'y a aucune raison pour que toutes les demandes de qualifications coïncident exactement et en permanence avec toutes les offres : on ne transforme pas instantanément un ingénieur en maçon, ni un maçon en ingénieur. Il y a pire, notamment cette idée qui, par référence au modèle théorique du marché parfait, veut que l'ajustement instantané des salaires et des effectifs doive permettre de ramener sans cesse le soi-disant marché du travail à l'équilibre, c'est-à-dire de maintenir quasiment constamment le plein-emploi.

On connaît la thèse en vogue selon laquelle ce sont le smic, les allocations de chômage et le RMI qui causent le chômage. Elle était déjà à la mode dans l'entre-deux-guerres. Elle débouche sur une politique socialement discutable qui se contente d'échanger des chômeurs contre des travailleurs pauvres et précaires qui n'ont pas les moyens d'avoir une vie décente. Mais elle conduit aussi à une impasse économique précisément parce qu'il est impossible d'occulter la dimension macroéconomique : le niveau de l'emploi n'est pas lié qu'au coût du travail. Non seulement le coût du travail n'a de signification que rapporté à la productivité, mais surtout le niveau de l'activité joue un rôle décisif dans la détermination du volume du chômage. Si les salaires sont trop hauts, les entreprises sont forcées de réduire leurs effectifs. Mais si les salaires distribués sont trop faibles, la demande risque d'être insuffisante pour assurer aux entreprises les débouchés compatibles avec le plein-emploi de la main-d'oeuvre. Rien ne permet d'affirmer qu'en supprimant le smic ou en l'abaissant on améliorerait la situation de l'emploi. Face à la concurrence des pays à bas salaires, la flexibilité totale est une fuite en avant qui risque de tirer toute l'économie vers le bas.

La simplification du code du travail est sans doute nécessaire car s'il offre de grandes marges de manoeuvre aux grandes entreprises, sa complexité est clairement un frein à l'embauche pour les PME et les artisans. Mais il ne faut pas perdre de vue que dans une économie minée par le chômage de masse, une déréglementation excessive du travail peut aussi avoir comme issue une surenchère à la baisse des rémunérations et des conditions de travail qui pourrait bien nuire davantage à la croissance que la stimuler. La facilité d'embauche et de licenciement permet de tirer le meilleur parti de la reprise économique et, au voisinage du plein-emploi, la flexibilité peut jouer un rôle d'amortisseur à travers de petites variations des prix et des rémunérations susceptibles de rapprocher l'économie de l'équilibre. Mais quand on est très éloigné du plein-emploi, il faut s'attendre au contraire à ce que l'introduction brutale d'une forte flexibilité joue un rôle très déstabilisant.

Il existe certes une corrélation entre forte flexibilité du marché du travail et faible taux de chômage mais il faut faire bien attention à ne pas confondre les causes et les conséquences. C'est souvent le chômage qui crée la rigidité et le plein-emploi qui favorise la flexibilité plutôt que l'inverse : le chômage accentue le besoin de protection et le plein-emploi l'atténue. En cherchant à résorber le chômage par le démantèlement des protections sociales on a toutes les chances de prendre le problème à l'envers et aussi d'occulter tous les autres facteurs d'explication. La rigidité du marché du travail français a-t-elle empêché le recul d'un million du nombre de chômeurs pendant la phase de reprise des années 1998-2001 ? Le faible taux de chômage des États-Unis n'aurait-il donc rien à voir avec l'activisme macroéconomique de la Réserve fédérale et du gouvernement américain ? Les bons résultats obtenus sur le front de l'emploi au Royaume-Uni et au Danemark seraient-ils donc sans rapport avec le fait que ces deux pays sont exonérés des contraintes de la zone euro ?

Flexibilité ou pas, sans relance de la croissance, il n'y aura pas de recul significatif du chômage et de la précarité. Cette idée fait son chemin dans une zone euro bien mal en point. Tant mieux.

 

La Croix, 05/09/2005

 

16/08/2005

Le patriotisme ne s'arrête pas au football ou à l'athlétisme

Que l'heureuse affirmation d'un « patriotisme économique » par le Premier ministre ait pu susciter tant de commentaires au creux de l'été en dit long sur le désarroi français, et sans doute aussi européen. En d'autres temps, elle aurait été tenue pour une banalité. Aujourd'hui encore, presque partout ailleurs dans le monde, elle aurait fait l'objet d'une indifférence polie, tant elle aurait eu l'air d'une évidence. La réaction de l'ambassadeur des Etats-Unis en France, pour lequel cette affirmation va de soi, n'aura surpris que ceux qui passent le temps à disserter sur le monde globalisé sans le regarder tel qu'il est.

Aucun commentateur n'a ouvertement récusé le sentiment patriotique, mais nombreux sont ceux qui ont expliqué qu'il n'avait pas sa place en économie. On mesure une fois encore à quel point, chez nous, la thèse de l'autonomie de l'économique par rapport aux autres champs de l'activité humaine a gagné du terrain. Elle confond la distinction des plans sur lesquels se déploie la pensée, qui est au coeur de la meilleure tradition intellectuelle de l'Occident et l'antidote le plus puissant contre le totalitarisme, avec l'éclatement de la pensée en catégories imperméables les unes aux autres. Confusion qui conduit à trouver naturel que le scientifique qui a des convictions religieuses cesse de croire quand il entre dans son laboratoire et redevienne croyant quand il en sort, ou que le banquier cesse d'avoir des convictions morales quand il s'installe à son bureau et les retrouve lorsqu'il rentre chez lui. Cela ne tient pas debout.

La distinction de la raison scientifique, la foi religieuse, la rationalité économique et la conviction politique doit s'accorder avec l'unité de l'esprit humain et l'unité de la civilisation. S'il est vital pour la clarté de la pensée et la liberté humaine que la science, l'économie ou la politique ne deviennent jamais des mystiques, il est essentiel de comprendre que l'homme ne se découpe pas en morceaux. L'idée que l'activité économique échapperait à toute considération d'ordre politique, éthique ou religieuse est une absurdité intellectuelle et morale. Le fonctionnaire serait donc patriote toute la journée et le chef d'entreprise seulement à partir de 8 heures du soir ! On peine à imaginer ce qui resterait de la république, de la démocratie et même de la civilisation avec cette citoyenneté, cette intelligence et cette morale à géométrie variable. Et que resterait-il de l'économie ?

Car c'est la question fondamentale : peut-il exister une économie sans morale ? Ce qu'on peut dire en tout cas, c'est que l'histoire n'en fournit aucun exemple sur longue durée. Pour en revenir au patriotisme, l'émergence de l'économie
comme système de création de richesses est historiquement voisine de la naissance de l'idée de patrie à travers la sédentarisation. C'est logique : les sédentaires sont des bâtisseurs, les nomades essentiellement des prédateurs. Le retour actuel du nomadisme, qui est la réapparition à grande échelle d'une économie de prédation au détriment d'une économie de création, n'est sans doute pas étrangère à la mode intellectuelle de l'autonomisation de l'économique par rapport au politique et à ce qui le sous-tend encore dans le monde actuel, c'est-à-dire les patries et les nations. Il faut sans doute voir la patrie comme quelque chose de plus charnel, de plus lié au territoire, de moins abstrait que la nation. De ce point de vue, l'attachement patriotique est plus ancien que l'idée nationale, plus sentimental, plus instinctif. C'est une erreur fréquente à notre époque que de sous-estimer la force de cet attachement.

Malgré le va-et-vient des capitaux et les délocalisations, le nomadisme postmoderne n'est pas aussi important qu'on veut bien le dire. Les migrations de population restent faibles par rapport à d'autres époques. Les stratégies globales doivent composer avec la demande de différence et les crispations identitaires. Au demeurant, il y a quelque chose d'étonnant à reconnaître la légitimité d'un patriotisme échevelé dans le football ou l'athlétisme et à le nier dans l'économie. Comment comprendre que le chef d'entreprise qui s'investit à fond dans la candidature de Paris ou de Londres aux jeux Olympiques devient soudain apatride dès lors qu'il s'agit de gérer son entreprise ? Parce que son actionnariat est internationalisé ?

En réalité, la finance globale, qui dilue la propriété et fait tourner les actions à grande vitesse, dissout le lien entre l'actionnaire et l'entreprise. L'entreprise conserve une nationalité qui s'inscrit dans sa culture, la localisation de ses organes de direction, la nationalité de ses dirigeants et les réseaux de relations dans lesquels ils sont insérés. L'entreprise peut-elle être apatride ? Non, parce que le monde économique est travaillé partout par les influences étatiques, parce qu'elle a besoin d'une identité comme toute communauté humaine. Ses dirigeants peuvent-ils l'être ? Non, parce que dans le monde tel qu'il est, on est forcément citoyen de quelque part. Les gouvernants peuvent-ils être indifférents aux enjeux de pouvoir dans l'économie ? Non, parce que la politique ne peut être indifférente à aucun enjeu de pouvoir.

Certes, le rôle du chef d'entreprise est de maximiser le profit. Et par le jeu de la concurrence, la recherche du profit doit conduire au maximum de prospérité, objectif de toute politique économique. Mais la concurrence n'est pas parfaite, et il y a des dimensions de la vie sociale que le marché ne peut pas prendre en compte à travers le seul jeu des intérêts individuels. Surtout, on ne voit pas pourquoi l'économie serait la seule activité humaine pour laquelle la fin justifierait tous les moyens. Si la guerre entre les Etats ne justifie pas tous les moyens, la guerre économique entre les entreprises à fortiori non plus. Il n'y a pas de civilisation sans politique, c'est-à-dire sans capacité collective à décider sur la base d'un système de valeurs et pas seulement sur celui de la technique ou du calcul économique. Le patriotisme conduit-il à défendre Danone alors même que les grands groupes français lancent des OPA sur des entreprises étrangères ? Question éminemment politique, au même titre que celle qui consiste à se demander s'il vaut mieux faire prévaloir l'égalité des chances ou l'égalité des situations. Le plus important n'est pas dans la réponse, forcément discutable, mais dans la conviction qu'il est légitime de se poser la question parce que l'économie n'est pas plus déconnectée de la politique et de la démocratie que tout le reste.

Les prédateurs de l'économie mondiale, ces nomades postmodernes, rêvent d'un monde sans politique et sans patrie où ils pourraient faire leurs affaires sans rendre de compte à personne, où le droit ne serait qu'un droit de propriété, où ils ne seraient liés à aucune forme de solidarité ni par aucun devoir. Ils ne représentent qu'une infime minorité, mais, par construction, la finance globale génère un puissant effet de système que seule la politique des Etats peut parfois contrecarrer, pour le meilleur et pour le pire. Le pire, c'est quand le patriotisme économique se confond avec le protectionnisme doctrinaire. C'est pervertir l'idée de la patrie et la condamner à dépérir que de la refermer sur elle-même. Le patriotisme ne saurait être purement défensif. La fusion Sanofi-Aventis fut un acte de patriotisme d'aussi grande portée que le sauvetage d'Alstom. La réussite ou l'échec du patriotisme français se jouera autant, sinon davantage, sur la capacité de l'Etat à donner à La Poste, à la SNCF ou à EDF les moyens de leur développement, à mettre en oeuvre une ambitieuse politique d'innovation ou encore à bâtir un puissant dispositif d'intelligence économique que sur la défense de Danone contre une OPA hostile.

 

Les Echos, 16/08/2005

 

12/07/2005

La fête, les Jeux et la politique

Il y a quelque chose d'étrange dans l'importance qu'avait fini par prendre en France la candidature de Paris aux jeux Olympiques de 2012. C'était devenu comme le dernier espoir du pays à s'arracher à la spirale fatale du déclin, le remède ultime au marasme économique et à l'angoisse sociale, le premier pas vers la reconquête d'une grandeur perdue dont la nostalgie paralyse toutes les initiatives. Certes, la France avait tout à gagner à ce que Paris fût désignée. Les retombées positives n'auraient pas été anecdotiques : les quelques dizaines de milliers d'emplois créés, les quelques grands chantiers d'équipement accélérés, la mobilisation autour d'un grand projet collectif auraient eu un effet stimulant et contribué, au moins pour un temps, à renforcer la cohésion nationale. Mais n'est-il pas excessif, démesuré, d'avoir fait de cette grande fête du sport la solution miracle à tous les maux du pays et de vivre la défaite de Paris comme une catastrophe nationale ? N'y a-t-il pas quelque paradoxe à croire si peu à la relance macro-économique et à croire autant à la relance par les Jeux ? Question de morale, diront ceux pour qui l'économie n'est en définitive qu'une affaire de psychologie et la politique qu'une manipulation de symboles. Il y a du vrai dans cette affirmation, mais pour une part seulement, sinon les clefs de la prospérité et de la puissance seraient exclusivement dans la méthode Coué et dans la propagande. Il ne suffit pas de se persuader que l'avenir est rose pour qu'il le soit obligatoirement. Les anticipations autoréalisatrices existent en économie, mais elles n'ont qu'un temps, et même les bulles boursières finissent toujours par éclater.

L'affaire des jeux Olympiques est révélatrice d'un état d'esprit qui évacue les politiques économiques et sociales sous prétexte qu'elles ne pourraient avoir au mieux que des effets à la marge sur la marche des sociétés. Le volontarisme n'étant plus de mise et la réalité somme toute assez triste, on se rabat sur la fête. C'est-à-dire non pas sur les représentations collectives de l'avenir, sur le système de valeurs ou sur la morale, mais sur un bref moment d'intense émotion et d'intense consommation. On sait comment le jeu a contribué au passage des sociétés primitives du vertige du simulacre aux civilisations de la compétition et du hasard (1). Mais il y a dans cet intense gaspillage des ressources au paroxysme de la société de consommation qui entoure les jeux Olympiques modernes - bien loin de l'olympisme grec et de celui de Courbertin - et dans la place de plus en plus centrale que la fête prend dans toute la politique, comme une remontée de la fête archaïque avec son rôle d'échappatoire du réel, de fuite dans un « temps hors du temps ».

Il y avait dans la candidature de Paris comme une sorte de hiatus entre l'exaltation des valeurs du sport et de l'olympisme, de la compétition réglée et du rôle immense qu'on voulait consciemment ou inconsciemment faire jouer à cette candidature dans la cohésion et l'énergie nationales. Il faut y voir non une erreur de stratégie ou une incohérence, mais un signe des temps qui dévoile le retour de la fête comme exutoire des passions collectives et des angoisses sociales et comme corollaire d'une idéologie de l'impuissance publique de plus en plus dominante dans la vieille Europe.

Certes, la fête a toujours eu une fonction politique et sociale. Mais elle se retrouve aujourd'hui lestée d'un poids qu'elle n'avait pas eu depuis bien longtemps. Elle opère une sorte de retour au collectif par le bas dans une société morcelée par l'individualisme qui éprouve instinctivement le besoin de retrouver périodiquement la sensation d'une unité organique dont elle garde au fond d'elle-même, pour le meilleur et pour le pire, l'inavouable nostalgie. La fête en elle-même n'est pas en cause. Elle s'installe dans le vide croissant de la politique, de la culture et de la morale. Quand on prend la crise morale pour une simple crise du moral, la fête devient une solution logique. Mais le diagnostic est faux et la réponse n'est pas sans risque. La Coupe du monde a donné l'illusion que la cohésion nationale l'emportait sur le communautarisme et masqué dangereusement la poursuite de la communautarisation rampante de la société française. Et la violence dans les stades de football ou les déclarations belliqueuses et chauvines qui ont suivi la désignation de Londres de préférence à Paris pour organiser les jeux Olympiques laissent dubitatif sur la capacité de la fête sportive moderne à canaliser des passions collectives qu'elle semble parfois plutôt exacerber.

La fête est un régulateur social tant qu'elle reste un instant particulier, exceptionnel, un bref moment de gaspillage, d'inversion des hiérarchies et des valeurs, de gratuité, de transgression. Quand elle devient tout, quand elle devient une fin en soi, quand elle tient lieu de politique, quand elle sert de substitut à l'espérance collective et au projet de civilisation, elle contribue à déstabiliser l'ordre social au lieu de le consolider. Elle plonge la société dans l'éphémère et elle la fait décoller du réel. Et, comme les lendemains de fête sont souvent des jours de gueule de bois, elle agit alors comme un immense accumulateur de frustrations. Après avoir décollé du réel, il faut bien un jour redescendre sur terre.

 

Les Echos, 12/07/2005

(1) Roger Caillois, « Les Jeux et les Hommes ».