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10/02/2007

Henri Guaino est devenu l'unique et indispensable parolier de Nicolas Sarkozy

Entre Socrate et Sigmund Freud, il y a Henri Guaino. Choisi par Nicolas Sarkozy - au printemps 2006 - pour être l'un des écrivains de ses discours, le conseiller référendaire à la Cour des comptes, en disponibilité depuis le 1er février, est désormais son unique et indispensable parolier. Vendredi 26 janvier, à Poitiers, le candidat devait prononcer un discours écrit par son autre plume, l'énarque libérale Emmanuelle Mignon, qui a rejoint son cabinet en 2002. Il l'a retoqué. Motif : « Trop programmatique ». Et sollicité derechef M. Guaino pour lui rédiger un autre texte.

Du coup, Mme Mignon s'occupe des argumentaires, des interventions plus techniques laissant au dernier arrivé les envolées lyriques, les concepts et les éloges. Une situation dont elle ne parait pas souffrir : « Guaino obéit d'abord aux commandes de Sarkozy et s'appuie sur les contributions de l'UMP pour rédiger les discours. Son influence est la preuve que le candidat ne souhaite pas s'enfermer dans une seule famille de pensée. »

Entre les deux hommes, une confiance s'est nouée. La préparation du discours d'investiture du candidat, le 14 janvier, leur a donné l'occasion de longs tête-à-tête, dans le bureau du ministre ou dans ses appartements privés, Place Beauvau. Il a accouché, dit-il, le candidat « de ses envies, de ses idées, de ses intuitions ». « Il fallait tirer le maximum de lui-même », raconte-t-il, évoquant « une maïeutique ». Il lui a encore demandé les « trucs qui [l']avaient ému » ces dernières années. M. Sarkozy a cité sa visite à Yad Vashem, le mémorial de la Shoah à Jérusalem, en 2004, et au monastère de Tibéhirine en Algérie, où sept moines avaient été enlevés pour être ensuite exécutés, en 2006. Deux éléments qui ont immédiatement trouvé leur place dans le discours.

Il a fallu aussi traduire en mots le fameux « changement » dont le candidat désigné voulait persuader son auditoire. Là c'est M. Sarkozy qui a entièrement tenu la plume. L'apparition dans le discours de personnages historiques ou actuels a elle aussi été négociée. M. Guaino a proposé Marie Curie. M. Sarkozy a refusé, ne comprenant pas ce qu'elle venait faire là. Il a ensuite essayé Simone Veil : acceptée. Quand il s'est agi de Victor Hugo, le ministre s'est demandé : « Est-ce que c'est encore politique ? »

L'écriture se fait également en duo. Guaino écrit, toute la nuit s'il le faut. Fait appel à sa mémoire pour retrouver les citations de figures de la gauche, qui agacent tant le PS et le PCF. Recherche sur le site Internet de l'office universitaire de recherche socialiste celles qu'ils auraient oubliées. Puis il envoie son texte au candidat, chapitre par chapitre, qui le rature, impose le rythme, le phrasé. A « enfant d'immigré » proposé par M. Guaino pour évoquer ses racines, il a préféré « enfant au sang mêlé ». M. Sarkozy aime citer cette phrase de Louis-Ferdinand Céline : « Le style c'est final. »

Mais l'influence peut aller plus loin. Il arrive au scribe de proposer de lui-même certaines mesures. L'allocation pour le premier enfant était déjà présente dans le discours de Nîmes en mai 2006, elle est réapparue dans celui de Maisons-Alfort (Val-de-Marne) la semaine dernière : « J'ai senti que je pouvais réessayer », dit M. Guaino, opiniâtre. Le projet « d'union méditerranéenne » proposé, mercredi 7 février, à Toulon, était en gestation depuis le milieu des années 1990 dans l'esprit de son rédacteur. Il a fait une brève apparition dans le discours du 14 janvier, pour revenir sur cinq feuillets, trois semaines plus tard. Question de timing, de lieu, de circonstance, de tactique. « De toute façon, confesse le scribe, c'est Sarkozy qui décide. Il ne prend que ce qu'il croit pouvoir porter. »

Cette influence grandissante a d'abord suscité le trouble. Les plus libéraux de l'entourage du candidat se sont émus de ce virage parfois étatiste. Mais ils se sont finalement tus. Le sénateur Gérard Longuet, qui s'était effarouché des critiques à l'encontre de la Banque centrale européenne, se félicite de leur disparition ; en revanche il ne trouve rien à redire sur le refus de la repentance vis-à-vis de l'Algérie. « Sur le fond, dit-il, c'est la ligne défendue par Emmanuelle Mignon qui est la bonne, celle de la baisse des charges et des prélèvements obligatoires. Mais sur la forme, c'est Guaino qui a raison. Il est bien plus lyrique qu'un énarque ne pourra jamais l'être. »

Au nom de ce principe de réalité « personne ne critique vraiment, explique un proche de M. Sarkozy, parce que Guaino, ça marche ». « Il ne minimise pas son rôle », lâche, ironique, un ministre qui s'agace de sa capacité à tirer la couverture à lui. « C'est un révélateur, souligne le publicitaire Jean-Michel Goudard. Un de ces types qui rendent intelligent. Nicolas aime faire du ping-pong avec lui. »

Et la partie continue. M. Guaino travaille désormais au discours sur « l'ouverture » que prononcera M. Sarkozy le 11 février. Il livrera bientôt sa commande, conscient qu'en politique, « seuls les mots permettent les transgressions ». M. Sarkozy attend le texte pour le reprendre, le patiner, le mettre en bouche. « C'est du travail, confie le candidat. Mais avec de tels discours, j'offre au public quelque chose dont je n'ai pas honte. Aujourd'hui, je cherche moins les applaudissements que les silences. » Puis, dimanche, M. Guaino s'installera au premier rang et murmurera, ainsi que l'ont saisi les caméras de France 2, en même temps que M. Sarkozy les prononcent les mots qu'il a écrits.

 

Philippe Ridet

© Le Monde

18/01/2007

Sarkozya-t-il vraiment changé ?

Candidat. Enfin. Depuis le congrès -d'intronisation de l'UMP, le 14 janvier, Nicolas Sarkozy, désigné par 98 % des voix des militants, se sent un autre homme. Lui-même le dit : « J'ai changé . J'ai compris que l'humanité est une force, pas une faiblesse. » Moment savamment calculé pour une démonstration de puissance, destinée à donner le la de la future campagne. Fini le candidat d'une rupture anxiogène. Le mot ne sera d'ailleurs pas prononcé durant plus d'une heure de discours. Oubliée aussi, le temps d'une journée, la « chiraquisation » récente des propos résumée dans la désormais fameuse formule des « patrons voyous » . Entre les deux postures, celle du libéral pur et dur et celle du gaulliste social, Nicolas Sarkozy cherche la synthèse. « Je veux me tourner vers tous les Français, sans exception », dit-il.

Mais pour quoi faire ? Où le champion de la droite veut-il emmener les Français ? Quelle politique leur propose-t-il ? « Il faudra bien se résoudre à hiérarchiser les priorités, mettre de la cohérence dans la somme de promesses », s'inquiétait, avant le congrès, Pierre Méhaignerie, secrétaire général de l'UMP et président de la commission des Finances de l'Assemblée nationale.

Discours réformateur

Très écouté, ce grand sage, qui pourrait prétendre au ministère de l'Economie si Nicolas Sarkozy l'emportait au second tour de l'élection présidentielle, a eu droit, le 14 janvier, à une première tentative de réponse. De l'avis général, ce dimanche-là, Nicolas Sarkozy a mis davantage de cohérence dans son programme. « Travail, propriété, mérite », titrait le lendemain, dans un excellent raccourci, le quotidien 20 Minutes . Sur scène, c'est le Sarkozy réformateur qui s'est imposé, proposant de plafonner l'ensemble des impôts à 50 % des revenus, réitérant sa promesse de contourner les 35 heures en exonérant de charges sociales et d'impôts les heures supplémentaires, ou celle de réduire le nombre de fonctionnaires. Mais l'autre Sarkozy ? Comment oublier celui qui assène que « le salaire n'est pas l'ennemi de l'emploi » , le 18 décembre 2006, depuis Charleville-Mézières ? Reprenant, presque mot pour mot, le même slogan -  « La feuille de paie n'est pas l'ennemie de l'emploi » - que celui lancé par le candidat Jacques Chirac en février 1995 ?

C'est là, dans ce soudain mimétisme qui s'est installé entre l'ancien et le moderne de la droite, que réside le vrai changement du candidat. Bien plus que dans le discours réformateur du congrès de l'UMP. « On est passé en quelques mois du discours sur la rupture libérale à celui sur la rupture dans la méthode », analyse le politologue Pierre Giacometti, directeur général d'Ipsos. Derrière cette transformation inattendue, un homme, déjà au centre du dispositif chiraquien de 1995 : l'ancien commissaire au Plan Henri Guaino, qui s'est rapproché de Nicolas Sarkozy depuis quelques mois ( lire encadré page 48 ). Un économiste autrefois séguiniste, devenu l'inspirateur en chef des interventions du patron de l'UMP. Tout comme il l'était pour celles de Jacques Chirac en 1995.

Un Chirac à qui Nicolas Sarkozy ne se contente pas d'emprunter ses formules. Il s'inspire aussi de ses méthodes. Reçu à Marseille par le congrès des restaurateurs et hôteliers, il promet immédiatement la TVA à 5,5 % sur la restauration, comme l'avait fait Jacques Chirac en 2002. Avec les suites que l'on sait (le dossier reste gelé). Même s'il ne va pas jusqu'à reprendre à son compte le fameux slogan de la « fracture sociale » , Nicolas Sarkozy distribue, lui, les « droits opposables »  : droit au logement, à la garde des enfants, à l'accueil des enfants handicapés à l'école, à la prise en charge des personnes dépendantes...

Risque de reniement

Tout cela ne serait rien s'il ne s'agissait que d'un discours de circonstance, prompt à ramener à lui un électorat populaire dont on sait qu'il est décisif pour l'élection. Tout à sa volonté de ne pas sombrer dans le syndrome Balladur, victime d'une campagne aux accents trop libéraux en 1995, Nicolas Sarkozy, l'homme qui allait enfin sortir l'économie française de son carcan protecteur, prend le risque de se renier lui-même.

Plus question, par exemple, de diminuer, ni même de stabiliser la dette, comme le préconisait le rapport Pébereau, à l'origine du plan Villepin d'élimination des déficits, à éché-ance 2010. Nicolas Sarkozy pro-gramme, au contraire, une hausse de l'ensemble de la dépense publique de 1,8 % par an (après déduction de l'inflation) pour la législature à venir. Retenant une hypothèse de croissance annuelle (2,25 %) plus réaliste que celle de Jacques Chirac en 2002 (3 %), il évalue non sans une certaine honnêteté les conséquences de ce choix peu rigoureux. Non seulement la dette ne serait pas ramenée à 60 % du PIB en 2010, comme l'a voulu Dominique de Villepin après Michel Pébereau, puisque cet objectif serait repoussé de deux ans, mais, à cette date (2012), un déficit subsisterait, équivalant à 1,5 % du PIB. La philosophie de ce plan pour les finances publiques, Nicolas Sarkozy l'avait résumée au détour de son interview fleuve sur France 2 en novembre dernier : « Je ne veux pas m'enfermer dans une logique comptable. Je table sur la croissance pour réduire les déficits. »

Economistes perplexes

« Nicolas Sarkozy a bien prévu de couper dans certaines dépenses, mais, avec tous ses droits opposables, il augmente le périmètre des crédits publics », constate l'économiste Christian Saint-Etienne. Qui, à l'image de bon nombre de ses collègues, fait part de sa perplexité. « Il y a un an, je trouvais une certaine cohérence dans le programme de Nicolas Sarkozy, qu'on pouvait qualifier de classiquement libéral, affirme-t-il. Son discours s'ordonnait autour du thème du travail qui doit payer. Depuis, il a voulu trop conceptualiser et a perdu en clarté. Veut-il moins d'Etat ? Plus d'Etat ? On ne sait plus. Cela reflète sans doute les divergences entre Henri Guaino et la responsable des études de l'UMP, Emmanuelle Mignon. »

Vision constante

Le député UMP Hervé Novelli, toujours à la pointe du combat pour un plus grand libéralisme économique, voit, lui, dans ce flou le risque de déstabiliser un électorat de droite a priori acquis. « On peut perdre ceux ralliés à Sarkozy sur la base de son discours sur la rupture libérale » , constate-t-il. « L'autre risque, c'est que l'électorat finisse par penser : il va faire du Chirac, et donc pas grand-chose une fois élu », estime pour sa part Pierre Méhaignerie. Sur ce point, le congrès de l'UMP a clairement remis les pendules à l'heure. S'il a singulièrement infléchi son discours, s'il a parfois outrageusement caricaturé sa nouvelle tactique électorale - les « patrons voyous »  -, Nicolas-la-rupture a encore de beaux restes. Et il l'a montré le 14 janvier. Son ode à la « France qui travaille », son amour déclaré à « la République qui fait le plus pour celui qui veut s'en sortir et qui fait le moins pour celui qui ne veut rien faire » signent de sa part une vision constante. « Libéral, il le reste assurément, analyse le politologue Stéphane Rozès, directeur de CSA Opinion. Il l'est parce qu'il croit d'abord à l'individu. De ce point de vue, il y a une grande cohérence entre sa psychologie et sa vision de la société. » Même Hervé Novelli lui décerne ce brevet. « Sarkozy est très attaché à l'idée des libertés comme facteur de progrès, dit-il . Son bouquin [paru en 1999] était titré Libre. Il n'avait pas pour titre "solidaire" ou "participatif" ! »

Mais, comme le souligne Stéphane Rozès, « Nicolas Sarkozy n'est pas Alain Madelin, ce n'est pas un doctrinaire, c'est un pragmatique ». Il sait jusqu'où le libéralisme peut s'acclimater en France. « Il prend en compte les traditions françaises, les réalités, traduit Pierre Méhaignerie. Il veut rassembler, prendre en compte l'électorat populaire, les 44 % d'ouvriers qui se sentent menacés dans leur emploi. » Hervé Novelli l'admet aussi : « Il faut s'adresser à tout le monde, et pas seulement aux chefs d'entreprise, cadres et commerçants. »

« Sa stratégie, aujourd'hui, c'est de répondre à l'attente des Français d'un Etat qui s'engage dans le domaine économique », estime Pierre Giacometti. Analyse confirmée par Stéphane Rozès : « Ils demandent une sécurisation économique et sociale. Nicolas Sarkozy leur dit : l'Etat revient dans le domaine de l'économie. »

Inconvénient de ce glissement populaire, Ségolène Royal ne dirait pas mieux. La liste des points communs avec sa rivale socialiste est confondante : comme elle, il critique les délocalisations, fustige « les dérives de la finance qui ne sont pas acceptables », s'en prend aux « patrons voyous » et appelle de ses voeux « des prises de participation de l'Etat dans des entreprises stratégiques ». En outre, il suggère fortement la mise en oeuvre d'un protectionnisme à l'échelle européenne, sous forme de droits de douane, ou - il n'a pas encore tranché ce point - en ayant recours à la TVA sociale.

Double face

« Sarkozy se distingue toutefois de la gauche en insistant sur la responsabilité individuelle, le travail, le mérite », observe Stéphane Rozès. Toujours, le leader de l'UMP fait la distinction entre le salarié et l'assisté, entre celui qui trime et celui qui se laisser aller. Bref, pour l'heure, les économistes parmi les plus libéraux se disent sereins. Ainsi, Jacques Delpla, partisan de réformes libérales, qui conseillait Nicolas Sarkozy à Bercy en 2004, ne s'inquiète pas de l'évolution de son ancien patron : « Les médias parlent toujours de la répartition et de la redistribution des richesses, jamais de leur production. Le discours politique s'adapte. Il y a toujours eu un Sarkozy libéral, partisan des réformes - Etat, marché du travail - et un Sarkozy interventionniste, comme on a pu le voir avec Alstom. Son discours critique sur la Banque centrale européenne ou en faveur de droits de douane sera sans conséquences, puisqu'on ne trouvera personne en Europe pour appliquer ce programme. Sarkozy fera les réformes parce qu'il veut laisser son empreinte, sa marque dans l'histoire. » Le candidat l'a déjà répété en privé dans plusieurs cénacles. Pas question de réformer au compte-gouttes, à la manière de Jean-Pierre Raffarin. Lui promet d'ouvrir plusieurs chantiers d'envergure dès la première année de son mandat, s'il est élu. « En ouvrant plusieurs fronts à la fois, nous dispersons les mécontentements au lieu de les cristalliser sur un seul sujet, comme Raffarin l'a fait avec les retraites, dit un de ses conseillers. Le résultat, c'est qu'après plus aucune autre réforme n'était possible. » Une forme de passage en force avec une équipe de choc, réduite à quinze ministres ( lire pages 50 à 52 ).

Aujourd'hui, Nicolas Sarkozy s'inscrit volontiers dans la filiation gaulliste. Même s'il envisage cet héritage dans son acception la plus large. « Il y a toujours eu dans le gaullisme une face plébéienne et une face libérale, souligne l'historien Jean-François Sirinelli. De Gaulle a fait les nationalisations, les grands programmes de l'Etat, mais a fait appel en 1958 à l'économiste très libéral Jacques Rueff. » De Gaulle, Chirac, Sarkozy : même lignée, même combat !

Guaino, le conseiller à l'origine du recentrage Un discours qui balance de gauche à droite

C'est l'homme qui a tout bousculé. Celui qui fait grincer des dents dans les hauts cercles de l'UMP. Le discours de Sarkozy contre la mondialisation, contre les délocalisations, contre les patrons voyous ou contre la BCE, c'est lui, Henri Guaino. « C'est un idéologue, il est dans un trip personnel ! Ses flonflons républicains sont d'un autre âge ! » s'insurgent les sarkozystes historiques, qui étaient dans le camp Balladur quand Guaino, lui, servait Jacques Chirac.

En novembre 1994, alors que Chirac ne décollait pas dans les sondages, son directeur de campagne, Patrick Stefanini, avait eu l'idée de faire appel à cet économiste, qui avait dirigé la campagne de Philippe Séguin et de Charles Pasqua en faveur du non au traité de Maastricht. Il fallait donner du souffle au discours du maire de Paris. Et c'est ainsi que Guaino a redonné de l'éclat au gaullisme social un peu fané prôné par Chirac, en le muant en un discours plus novateur sur les valeurs républicaines.

Les idées de cet économiste, passé par Sciences-Po, qui a enseigné l'économie monétaire à Normale sup, mais qui a raté l'Ena, sont jugées trop iconoclastes. Les conseillers de Sarkozy ont exigé de relire ses discours. « Pour préserver une certaine cohérence, explique un proche du ministre. Il y a déjà un écart entre le programme UMP et Nicolas Sarkozy. Avec Guaino, c'est carrément le grand écart ! » La nouvelle plume du candidat de l'UMP a obtenu l'assurance de Nicolas que lui seul pourrait modifier ses discours. Ambiance !

L'homme est, il est vrai, déroutant. Catalogué anti-libéral, il cite en exemple la politique de Jacques Rueff en 1958, et pour légitimer son discours sur la BCE, il en appelle à l'idole des libéraux, Milton Friedman, qui a toujours jugé absurde le principe d'une banque centrale indépendante du pouvoir politique. Viscéralement anti-pensée unique, un brin provocateur, Guaino manie avec aisance les concepts, dégage une vision exaltée et grave du destin de la France. D'une certaine manière, il fascine Sarkozy. Il est surtout, à ses yeux, l'antidote idéal à son image trop libérale.

Conscient qu'un candidat catalogué ami des patrons, ultra-libéral, atlantiste et communautariste avait peu de chances de se faire élire en France, c'est lui qui l'a sollicité. Guaino s'amuse de l'émoi que provoquent ses discours : « J'ai toujours été libéral sur le plan politique et néoclassique sur le plan économique. Je ne vois pas en quoi le droit opposable au logement est incompatible avec un discours sur la compétitivité de l'économie ou la création d'emplois. Et si être libéral, cela se résume à s'extasier devant les types qui se gorgent de stock-options, ce n'est pas ma vision des choses. » Et il ajoute : « L'establishment croyait avoir trouvé en Sarkozy un porte-parole. Il assiste à la douloureuse émancipation de son candidat. »

« Il faut laisser à Sarkozy le temps de se pénétrer de ce discours sur les valeurs républicaines dans lequel beaucoup de militants se reconnaissent. Pour le moment, cela peut paraître un peu plaqué, mais tout cela va se lisser, confie le sénateur Roger Karoutchi, un séguino-sarkozyste historique. Et puis Guaino n'est pas sa seule plume. Il y a aussi Emmanuelle Mignon, conseillère d'Etat, et Cédric Goubet, inspecteur des finances. Cela compense ! » « Nicolas est encore en période de rodage » , confirme Christian Estrosi.

A ceux qui mettent Sarkozy en garde - « Tu en fais trop ! »  -, il répond aujourd'hui : « Je m'en fous, il faut prendre des risques, tous les risques. » Y compris celui d'imposer Henri Guaino à ses troupes.

 

Ivan Best

© Challenges

22/12/2006

Les libéraux résignés face aux accents gaullistes et sociaux de Sarkozy

D'une première victoire ils ont conclu qu'ils avaient gagné la guerre. Au mois de novembre, les libéraux de l'UMP pensaient bien avoir eu raison de l'influence de l'économiste Henri Guaino sur Nicolas Sarkozy. Le discours sur la mondialisation qu'il prévoyait de faire prononcer, à Saint-Etienne, par le candidat avait été scrupuleusement relu, vidé de ses propositions les plus étatistes. Dans le bureau de Claude Guéant, directeur de cabinet de M. Sarkozy, Hervé Novelli, chef de file des libéraux et Michel Pébereau, le président du conseil de surveillance de BNP Paris Bas avaient rayé d'un trait de plume la proposition d'interdire les OPA proposées par l'ancien conseiller de Philippe Séguin.

Mais ils ont dû se rendre à l'évidence : l'influence gaulliste, sociale et souverainiste de M. Guaino demeure. « J'ai les oreilles un peu écorchées », confiait un élu libéral après avoir entendu quelques extraits du discours du candidat à la présidentielle, lundi 18 décembre à Charleville-Mézières (Ardennes).

A cette occasion, le candidat de la « rupture tranquille » s'est élevé contre la « surévaluation de l'euro par rapport au dollar », dénonçant « l'autisme » de la banque centrale européenne et de son gouverneur, Jean-Claude Trichet. Une critique récurrente augmentée cette fois d'une charge contre « le dogme du libre-échange ».

"Posture"

M. Novelli s'est ému de ses attaques lors d'une réunion au ministère de l'intérieur, mardi 19 décembre. Au nom de « la cohérence » du candidat et de sa « vérité », il a expliqué que « 80 % des échanges de la France se font à l'intérieur de la zone euro » et que la monnaie unique « ne pouvait être tenue pour responsable de toutes nos difficultés ». Il a aussi rappelé « que le libre-échange n'est pas un dogme, mais une réalité ».

Ce n'est pas la première fois que cet héritier d'Alain Madelin monte au créneau. Il s'était déjà prononcé, en novembre, dans une tribune au Figaro contre les nouveaux droits (droit au logement, droit de garde d'enfants...) proposés par le candidat, sous l'influence de M. Guaino. Des « droits de circonstance », expliquait le député d'Indre-et-Loire qui dévaluent les droits fondamentaux. Un peu plus tôt le 6 juillet, M. Balladur était lui aussi sorti de sa réserve. Choisissant Le Monde pour mettre en garde M. Sarkozy, il avait vilipendé « les thèses des propagandistes de l'autre politique ».

Ces critiques n'ont pourtant jamais été suivies d'effet. « Les vrais libéraux sont les strausskahniens, explique un député proche de M. Sarkozy. A l'UMP, ils ne pèsent rien. C'est juste une posture. » « Ils n'ont pas de chef de file à la hauteur de leur courant de pensée », raille M. Guaino, certain du soutien de M. Sarkozy.

Il est vrai que la plupart des députés libéraux, regroupés au sein du Club des réformateurs, ne trouvent rien à redire au positionnement eurosceptique de M. Sarkozy et à sa dénonciation d'un capitalisme sans morale. « Heureusement que nos avions sont facturés en dollars, se félicité le député de l'Oise, Olivier Dassault, sinon nous serions handicapés. Sarkozy ne fait qu'appeler à une prise de conscience. » Quant à la compassion du candidat pour les travailleurs pauvres qui « au bout de trente-six ans de boîte ne gagnent que 1 200 euros par mois », elle ne concerne pas l'élu : « Nous avons des employés qui gagnent ce salaire, mais sur quinze mois et demi. »

Pro-européens mais aussi sarkozystes, les centristes se disent eux aussi d'accord avec la stratégie de M. Sarkozy. Pour leur chef de file Pierre Méhaignerie, « l'élection se gagnera sur l'électorat populaire ». Il note que « nos difficultés sont liées à notre manque de compétitivité et non pas à l'euro ». En attendant, il enjoint à M. Sarkozy d' « approfondir et de hiérarchiser ses priorités ». Récemment, il a plaidé auprès de lui pour différer la baisse de la TVA sur la restauration et jugé que « zéro SDF en deux ans, c'est un peu court ». Avec Jean-Louis Borloo, Laurent Hénart, Marc-Philippe Daubresse, Jean-Paul Anciaux et Michel Bouvard, il travaille à l'écriture d'une tribune pour définir « le social des cinq années à venir ». « Il ne faut pas fragiliser la confiance des entrepreneurs », lâche-t-il avec prudence.

 

Philippe Ridet

© Le Monde

19/12/2006

Sarkozy dénonce la "capitulation sociale"

Les Ardennes, vues par Nicolas Sarkozy : « 41 % pour les extrêmes au premier tour de l'élection de 2002 et 62 % pour le non à la Constitution européenne en 2005. » Autant dire une terre de mission pour le favori de la droite, qui s'est lancé hier à la poursuite de cet électorat perdu. Avec des accents guerriers et bien peu libéraux contre « la capitulation sociale à laquelle la mondialisation et l'Europe servent d'alibis depuis vingt-cinq ans ». « Je suis venu essayer de comprendre pourquoi des gens sont tellement en colère qu'ils votent pour Le Pen ou pour l'extrême gauche », a expliqué le chantre de la « rupture », au cours d'un meeting à Charleville-Mézières, un mot qu'il n'a prononcé qu'une fois. En revanche, il a rendu un hommage inédit au président de la République, en affirmant : « Grâce au quinquennat de Jacques Chirac, nous avons cessé de capituler face à la délinquance, au déclin industriel, à l'immigration non maîtrisée, à l'endettement public. »

Si le candidat UMP veut aller « plus fort et plus loin », c'est désormais au nom de la « réconciliation » de « la France qui gagne et de la France qui souffre ». Ses détracteurs, à gauche comme dans son propre camp, l'accusent de « diviser » ? À grand renfort de « je veux », il a promis « une politique qui n'oppose ni les territoires ni les Français, qui ne joue pas les jeunes contre les vieux, les services contre l'industrie, la nouvelle économie contre l'ancienne, mais qui prenne la France comme un tout, qui utilise toutes les ressources, toutes les forces, toutes les énergies, qui ne laisse rien perdre, qui n'abandonne pas une seule personne, pas un seul territoire ».

La promotion par le mérite

Ses recettes pour y parvenir n'ont pas changé. Il prône toujours la promotion par le mérite et l'enrichissement par le travail. Dans une région où les « travailleurs pauvres » sont plus nombreux que « les pauvres qu'il faut aider parce qu'ils n'ont pas de travail », Nicolas Sarkozy est revenu sur l'exonération des impôts et des charges sociales sur les heures supplémentaires, qu'il a qualifiée de « révolution économique ». Mais il s'est surtout déchaîné contre « les patrons-voyous », ceux qui ne respectent pas « le fondement éthique de l'économie de marché », contre l'« Europe devenue une machine » devant laquelle « une capitulation serait suicidaire », contre la « surévaluation de l'euro », « une erreur qui tire les salaires vers le bas et pénalise nos industries ».

À la fin du meeting, Henri Guaino, principale « plume » du candidat, se montrait satisfait : treize ans après avoir soufflé à Philippe Séguin le fameux « Munich social », il a introduit le thème de la « capitulation sociale » dans le discours de Sarkozy. La plupart de ses idées ont été reprises, notamment la promotion au rang de « droits opposables devant les tribunaux » du droit au logement, à l'hébergement, à la scolarisation des enfants handicapés à l'égalité homme-femme. Et la liste n'est peut-être pas close...

 

Judith Waintraub

© Le Figaro