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07/07/2003

Tous keynésiens ?

Keynes est de retour. Le célèbre économiste anglais, auteur de La théorie générale de l'emploi et de la monnaie auquel la grande crise des années 30 avait inspiré le remède de la relance par la demande pour sortir de la stagnation, était passé de mode depuis plus de vingt ans. Après les Trente Glorieuses vouées au keynésianisme et à l'État-Providence, la longue persistance de l'inflation et du chômage à la suite des deux chocs pétroliers et la grande vague libérale des années 80-90 avaient disqualifié l'intervention de l'État dans l'économie pour régler la conjoncture. Il était entendu qu'en gonflant la demande, on creusait le déficit extérieur et on nourrissait l'inflation bien davantage qu'on ne relançait l'activité.

Quand la vulgate keynésienne proposait de soutenir la croissance et de combattre le chômage par la distribution de pouvoir d'achat et l'augmentation de la dépense publique pour accroître les débouchés de la production, la politique de l'offre proposait d'abaisser les coûts salariaux, de déréglementer, de diviser la dépense publique. Là où la politique keynésienne laissait filer le déficit budgétaire, la politique de l'offre, au moins dans sa version européenne, cherchait l'équilibre, voire l'excédent. Là où la politique keynésienne acceptait un peu d'inflation pour mettre « un peu d'huile dans les rouages », la politique de l'offre pariait sur la « désinflation compétitive ». Là où le keynésianisme privilégiait la consommation, la politique de l'offre privilégiait l'épargne...

Sans doute les politiques d'inspiration keynésienne sont-elles moins subtiles que la théorie de Keynes, et les politiques de l'offre bien plus simplistes que les théories dont elles se réclament, et en tout cas bien différentes d'un pays à l'autre. Aux États-Unis, les politiques de l'offre ont pris surtout le contre-pied de l'interventionnisme étatique associé aux politiques keynésiennes dans une optique essentiellement très libérale. En Europe elles ont surtout pris le contre-pied de la relance keynésienne à travers des politiques d'austérité monétaire, budgétaires et salariales. Non sans quelques paradoxes détonants puisque la politique de l'offre reaganienne a fini par ressembler beaucoup à une politique macroéconomique keynésienne et que nombre de politiques européennes d'austérité ont davantage creusé les déficits qu'elles ne les ont réduits.

En vérité, l'opposition entre politique de l'offre et politique de la demande est largement artificielle : le niveau de l'activité et de l'emploi est déterminé simultanément par l'offre et par la demande. On peut d'ailleurs regarder l'investissement aussi bien sous l'angle de l'offre que sous l'angle de la demande et ce fut la grande faiblesse des politiques macroéconomiques que d'avoir trop souvent négligé cette variable clé de la croissance.

Quoi qu'il en soit, à part déréglementer, réduire ses dépenses ou privatiser, il semblait acquis que l'État ne pouvait en aucun cas relancer la croissance quand celle-ci s'essoufflait. Or voilà que tout change : désormais, les organisations internationales ont davantage peur de la déflation qu'elles ne craignent l'inflation. Désormais, les instances européennes cherchent à éviter d'étouffer la croissance par des politiques trop restrictives. Même la Banque centrale européenne abaisse ses taux d'intérêt pour stimuler la croissance. Même le FMI assouplit ses politiques d'ajustement. Bref, personne ne veut plus risquer de casser la consommation et l'investissement au nom de l'orthodoxie budgétaire. Mais la conversion la plus spectaculaire vient des États-Unis où, du jour au lendemain, George W. Bush s'est converti à la relance après le 11 septembre avec un plan de dépenses massif.

Sans doute, la vulgate keynésienne dans sa version des années 60 a-t-elle vécu, condamnée par ses échecs dont le dernier avatar français fut le catastrophique plan de relance de 1981. Sans doute ne suffit-il pas de dépenser plus pour obtenir prospérité et plein-emploi. Sans doute la qualité de la dépense est-elle plus importante que son volume. Mais il est redevenu clair aussi que réduire les dépenses et l'offre de monnaie en période de ralentissement mène au désastre et que, lorsque la stagnation, voire la récession, menace, il appartient bel et bien à l'État de soutenir l'économie. Il apparaît évident qu'il vaut mieux baisser les impôts et les charges en période de récession que les augmenter. Il apparaît tout aussi évident qu'il vaut mieux relancer les investissements publics en période de ralentissement plutôt que les diminuer drastiquement. En ce sens au moins, nous redevenons keynésiens, et c'est tant mieux.

 

La Croix, 07/07/2003

 

02/06/2003

Désintégration du travail

Quand l´espérance de vie s´allonge, l´équilibre des systèmes sociaux exige que la durée de la vie active s´allonge elle aussi. La préconisation est de bon sens. Mais le moins que l´on puisse dire est que l´argumentaire de la réforme des retraites n´est pas servi par la conjoncture : l´explosion du chômage sur fond de récession conduit fatalement tout un chacun à se demander à quoi peut bien servir de travailler davantage si, globalement, la population active se trouve forcée de travailler moins, faute d´emplois.

La mauvaise conjoncture économique n´est cependant pas seule en cause : le malaise social auquel le débat sur les retraites sert de catalyseur a des causes plus profondes, plus structurelles. Au-delà des réformes successives de la Sécurité sociale, de l´assurance-chômage, des retraites, c´est à la question fondamentale de l´avenir du travail dans la société postindustrielle qu´il va nous falloir répondre. Quelle que soit l´utilité de ces réformes, nous ne sauverons pas l´essentiel si le travail disparaît.

La persistance du sous-emploi, le retour périodique du chômage de masse, semblent indiquer que le « déversement » de l´emploi des anciennes industries de main-d´oeuvre vers les nouvelles activités de services et de productions dites à forte valeur ajoutée, ne se fait plus désormais sans pertes considérables. Concurrencé par la machine et par la main-d´oeuvre sous-payée des pays en développement, l´emploi semble s´évaporer progressivement de nos vieux pays développés.

Nourrie par l´expérience des plans sociaux et du chômage, l´impression d´être condamné à une hémorragie d´emplois qui ne pourrait être stoppée que par une politique de dumping social et fiscal, qui aurait pour horizon la fin de la protection sociale et du service public, gagne bel et bien du terrain. Dans un premier temps, la thèse d´une redéfinition de la division internationale du travail, réservant l´essentiel des emplois peu qualifiés aux pays à bas salaires, semblait pouvoir prévaloir. Cette thèse est devenue caduque.

Nombre de pays émergents disposant d´une main-d´oeuvre très qualifiée, extrêmement compétitive en termes de coûts salariaux, certaines activités de services, fortement consommatrices de matière grise, peuvent être aisément délocalisées en Inde, au Pakistan ou en Chine. Bref, les pays développés ne peuvent espérer trouver leur place dans la nouvelle division internationale du travail en se contentant d´investir dans les nouvelles technologies et en abandonnant les activités de fabrication aux pays en développement. En outre, l´économie sans usine est un mythe, et la désindustrialisation une voie dangereuse, dans la mesure où une bonne partie des services sont des services à l´industrie, qui reste aujourd´hui encore la clé de voûte du système productif.

Entre ceux qui ne voient plus d´issue que dans le partage malthusien d´une quantité de travail toujours plus réduite, et les adeptes de la mondialisation heureuse, les débats essentiels ont du mal à émerger. Mais, dans le monde tel qu´il est, comment ne pas voir par exemple à quel point la monnaie ou le coût du travail commandent nos équilibres sociaux ? Comment ne pas voir qu´un dollar massivement sous-évalué met en péril notre système de retraite et notre Sécurité sociale ? Comment ne pas voir qu´en enchérissant le coût du travail, les cotisations sociales contribuent à détruire l´emploi et à creuser les déficits ?

Après les grands débats sur la réforme des retraites ou de la Sécurité sociale, il nous faudra bien, un jour ou l´autre, débattre des causes de la désintégration du travail qui acculent nos systèmes sociaux à la faillite. Après l´allongement de la durée de cotisations pour les retraites, il faudra bien en toute hypothèse augmenter les prélèvements. La nature de ces prélèvements sera au moins aussi cruciale que leurs montants. Va-t-on augmenter encore le coût du travail, accélérer ainsi la substitution du capital au travail, pénaliser les produits français, accroître le chômage et scier ainsi un peu plus la branche sur laquelle la protection sociale est assise ? Ou bien va-t-on enfin ouvrir le dossier du financement de la protection sociale, de son assiette, pour tenir compte de la mondialisation et de ses effets ? Va-t-on enfin instruire le procès de la monnaie forte et de ses effets désastreux sur le contrat social ?

Notre protection sociale a été bâtie sur l´hypothèse du quasi plein-emploi. Tout faire pour renouer avec celui-ci est crucial. À cette condition, les réformes en cours prendront tout leur sens. On peut évidemment attendre que la démographie engendre une réduction de la population active en pariant que le chômage disparaîtra avec la diminution du nombre des actifs. Pari risqué. Sur cent ans, la population active n´a reculé qu´une fois, pendant les années 1930, et ce recul a coïncidé avec une explosion du chômage.

 

La Croix, 02/06/2003

 

05/05/2003

Pour en finir avec la religion du chiffre

Subrepticement, une nouvelle religion avait étendu sur le monde une domination incontestée. La foi dans le chiffre était sans nul doute la plus aveugle et la plus incontestable de toutes les fois que le monde eût connues. Nulle dispute théologique, nulle hérésie n´en perturbait l´empire. Tout autour du monde, le chiffre s´imposait comme une vérité révélée, comme la seule vérité universelle. Comment était-elle née ? Personne n´en savait rien. Quel enfant dieu, quel prophète roi en avait fait la révélation au monde ? Nul n´aurait pu le dire.

Sans doute avait-elle été portée par le triomphe d´une civilisation rationaliste, par les succès sans cesse renouvelés des sciences exactes et par le développement d´un vaste appareil administratif qui, depuis l´aube des temps, a besoin des géomètres, des statisticiens et des comptables pour établir le cadastre, recenser la population, calculer l´impôt. Mais le chiffre était depuis bien longtemps sorti de son domaine naturel, au point de sortir du champ même de la rationalité. Il avait tout envahi. Ce fut peut-être à cause des médias et de la société de l´information. Ce fut en tout cas l´expression d´une grande confusion mentale. Car enfin, si partout désormais le chiffre régnait en maître, il n´avait pas partout la même signification ni la même nature.

Les chiffres du sondeur ne signifient absolument pas la même chose que ceux de l´ingénieur. Entre la mesure de l´opinion et la mesure de la résistance des matériaux, il n´y a aucune commune mesure. Les chiffres ne sont pas tous fabriqués de la même façon. Dénombrer et sonder sont deux opérations bien différentes et, face à une mesure, il faut toujours se demander : que mesure-t-on ? Apprécier une mesure du chômage exige une réflexion sur l´ambiguïté du concept économique et de sa traduction statistique. Comparer le taux de prélèvement obligatoire d´un pays à un autre exige qu´on prenne conscience au préalable du flou de sa définition, de son contenu différent selon le pays, de la relativité de sa signification en fonction du contexte institutionnel et social dans lequel elle s´inscrit. Porter un jugement sur les résultats d´une entre prise oblige à un retour sur les conventions comptables.

Imprécision du concept, imprécision de la définition statistique, imprécision des données, imprécision de la mesure elle-même sont au rendez-vous de tous les chiffrages concernant les faits économiques et sociaux. Il était donc assez étonnant de constater, il n´y a encore pas si longtemps, le formidable pouvoir du chiffre sur les acteurs économiques, et tout particulièrement sur les marchés financiers. Passons sur les statistiques macroéconomiques (chômage, inflation, pouvoir d´achat) censées miner le moral des ménages et des chefs d´entreprise, ou, pire, sur les mesures du moral des ménages et des chefs d´entreprise à travers des sondages qui viennent en retour nourrir l´euphorie ou la dépression collective. Ces chiffres n´ont aucun rapport avec la réalité vécue par chacun, mais ils contribuent, à force, à créer un climat sans que nul ne s´interroge jamais sur leur valeur, c´est-à-dire leur exactitude, leur véracité.

Dans le domaine de la finance, le phénomène avait fini par prendre des proportions inouïes. Tout le monde guettait le chiffre qui allait faire bouger le marché. Qu´importait qu´il n´eût aucune signification économique, ou même qu´il fût manifestement faux, puisque chaque opérateur agit en fonction de ce qu´il pense de la réaction des autres opérateurs et non en fonction de l´analyse qu´il fait lui-même de l´information qu´il a reçue. Le cours de l´action s´effondre carrément quand l´entreprise révise à la baisse sa prévision de résultat, comme si les analystes avaient eu un jour la conviction que la prévision devait se réaliser exactement, alors même que, par nature, l´avenir est incertain, qu´une prévision contient forcément une bonne part de volontarisme et sert une stratégie de communication.

Dès lors que le marché ne fait plus de différence entre une prévision et un résultat, la logique voulait que l´on s´abstienne de prévoir. C´est ce qui est en train de se produire : un certain nombre d´entreprises, dont la dernière en date est Volkswagen, ont déjà annoncé qu´elles ne publieraient plus de prévision. La fin de la religion du chiffre est peut-être pour bientôt.

Après Enron, Worldcom, Vivendi ou Ahold, la foi dans les chiffres est sérieusement ébréchée. On mesure d´un coup le danger qu´il y a à prendre, si l´on peut dire, pour argent comptant, tous les chiffres qui déferlent continûment sur les marchés, comme les hommes politiques mesurent de plus en plus le risque qu´ils courent à confondre les sondages avec les statistiques. Une révolution s´annonce qu´on n´attendait plus. Demain, sans doute va-t-on chercher davantage ce qu´il y a derrière les chiffres et ne se limitera-t-on plus à la seule approche quantitative même en économie. Ce sera tant mieux.

 

La Croix, 05/05/2003

 

03/02/2003

Le danger de l'euro fort

Le dollar vaut désormais moins que l'euro. On disserte déjà sur ce renversement du rapport de force monétaire entre l'Europe et les Etats-Unis. On veut y lire une défaite américaine et une victoire européenne. Certains commentateurs n'hésitent pas à chercher dans le glissement du cours de change une mesure de l'affaiblissement de la suprématie jusque-là incontestée de l'Amérique. L'avènement du dollar faible marquerait, dit-on, le début d'une ère difficile pour les Etats-Unis en faisant obstacle aux entrées de capitaux indispensables au financement d'une économie qui souffre d'un déficit chronique d'épargne.

Bref, les Etats-Unis seraient en train de subir un affaiblissement monétaire qui leur serait imposé par le marché contre leur intérêt national. Cette vision est pour le moins un peu simpliste et même, par bien des aspects, naïve. On mêle trop souvent l'orgueil national à l'analyse monétaire. Mélange dangereux parce qu'il empêche de regarder la réalité économique en face.

Monnaie forte, monnaie faible sont des concepts au contenu émotionnel trop fort pour qu'ils soient opératoires. Economiquement, savoir si une monnaie mérite le qualificatif de forte ou de faible ne sert à rien. La seule approche pertinente d'un point de vue économique est celle de la surévaluation ou de la sous-évaluation de la monnaie. S'il est bien une constante dans l'histoire monétaire des Etats-Unis, c'est la volonté d'utiliser le dollar comme arme commerciale pour doper la compétitivité des produits américains. Et si ce dollar s'est apprécié au cours des années de forte croissance de l'économie américaine, c'est par l'effet d'entraînement de l'activité, non par une politique délibérée de monnaie forte : les autorités monétaires ont plutôt cherché à freiner cet effet d'entraînement en augmentant fortement l'offre de monnaie.

Au demeurant, la politique de dépréciation du dollar, souvent pratiquée dans le passé par les Etats-Unis, a rarement perturbé le fonctionnement de l'économie américaine. On a souvent prédit que l'Amérique aurait du mal à financer son déficit courant ou que les adjudications de bons du Trésor, du temps où les déficits budgétaires étaient abyssaux, pourraient ne pas trouver preneurs. Mais, à aucun moment, les Etats-Unis n'ont éprouvé une quelconque difficulté à attirer les capitaux nécessaires pour satisfaire leurs besoins de financement, et à aucun moment la confiance dans le dollar et son statut de monnaie internationale n'ont été ébranlés par ses fluctuations.

Aujourd'hui, avec un cours de change orienté à la baisse et des taux d'intérêt très bas, le pilotage monétaire est presque optimal pour une économie américaine en croissance ralentie. A l'inverse, l'euro soi-disant fort n'est en rien un avantage pour l'Europe. Si la montée de l'euro flatte l'orgueil européen, elle érode en échange la compétitivité de l'économie au moment même où la conjoncture est difficile. Il est à craindre que l'appréciation de l'euro face au dollar ne soit que le reflet du décalage entre une politique monétaire américaine relativement expansionniste visant à stimuler l'activité, et une politique monétaire européenne restrictive qui, au nom de la lutte contre l'inflation, risque de plonger l'Europe dans la déflation.

Il n'est pas exclu que la baisse du dollar soit, une fois de plus, davantage voulue et provoquée que subie. Loin d'être un motif de satisfaction pour les Européens, elle indique la nécessité pour la Banque centrale européenne de desserrer sa politique et de baisser ses taux d'intérêt pour combattre la dépression économique dans un contexte où le ralentissement de l'activité est bien plus inquiétant que ne le sont les tensions inflationnistes.

De tout temps, hélas, le débat monétaire a été davantage empreint d'irrationnalité que de rationnalité. On se souvient du débat surréaliste sur le franc fort dans les années 1990 et du sacrifice de l'économie réelle sur l'autel de la valeur externe de la monnaie. On se souvient aussi du fameux « la déflation plutôt que la dévaluation » de Laval en 1935 et de ce qu'il coûta à la France. Ce dogmatisme imperméable au calcul économique le plus élémentaire contraste avec le pragmatisme américain. Il pourrait faire demain les mêmes dégâts qu'hier si la tendance actuelle devait se prolonger. C'est assez dire combien les discours triomphaux sont décalés et combien est lourde la responsabilité de la Banque centrale européenne dans la conjoncture à venir. Une chose est sûre en tout cas, la réévaluation de l'euro, la hausse des taux d'intérêt et l'augmentation des impôts auraient aujourd'hui en Europe des effets dévastateurs.

La Croix, 03/02/2003