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07/06/2005

Et maintenant ?

Ce n'est assurément pas parce que le « non » était défendu en même temps par des partis opposés que tous les « non » qui se sont additionnés dans les urnes le 29 mai n'avaient pas un point commun que tous les démocrates conséquents devraient admettre : 55 % des Français ne voulaient pas de ce traité, de l'Europe qu'il prétendait fonder, de la France qu'il aurait eu à leurs yeux pour conséquence de façonner. Que leurs raisons soient bonnes ou mauvaises, qu'ils aient eu raison ou tort selon le point de vue de chacun n'y change rien : une majorité de Français a vu dans le projet de Constitution européenne non pas une simple règle du jeu mais un modèle de société dans lequel ils ne voulaient pas se laisser enfermer et qu'ils ont par conséquent rejeté. Si l'on ajoute que les abstentionnistes et ceux qui ont voté blanc ont manifesté leur refus de donner leur approbation au texte qui leur était soumis, on mesure l'ampleur du désaveu.

Vote de classe peut-être, mais pas seulement puisque, par rapport à Maastricht, le « non » progresse dans toutes les couches sociales y compris les cadres supérieurs. Vote d'ignorance, sûrement pas, puisque le niveau d'instruction moyen a augmenté depuis 1992 et que les enquêtes d'opinion ont révélé pendant la campagne que ceux qui avaient lu le traité avaient l'intention de voter « non » dans une plus large proportion que ceux qui ne l'avaient pas lu. Il serait donc irresponsable de ne pas chercher la signification profonde de ce refus. Et après le vote néerlandais, tout le monde sent bien que l'affaire n'eût pas été gagnée d'avance pour le « oui » s'il avait dû y avoir un référendum en Belgique, en Allemagne ou en Italie. N'y voir que la manifestation d'une crispation nationaliste et d'une xénophobie grandissante serait non seulement caricatural mais aussi la meilleure façon de s'interdire d'en analyser les causes.

Risquons une hypothèse : dans le mouvement d'aller-retour pluriséculaire du libre-échange et du protectionnisme, du laissez-faire et de l'interventionnisme, ce « non » est le premier fait politique majeur du retour de balancier après plusieurs décennies de déconnexion croissante entre l'entreprise et la politique, entre l'économique et le social pendant lesquelles la vieille Europe est devenue la zone économique du monde la plus ouverte et politiquement la plus désarmée. On peut parier que désormais la demande de protection face à une évolution du monde ressentie comme menaçante sera la pierre d'achoppement de toutes les politiques européennes. Il va falloir choisir entre la synthèse intelligente de la liberté et du volontarisme, de l'ouverture et de la protection et, d'autre part, le dirigisme et le protectionnisme purs et durs auxquels pourrait conduire une poussée de populisme mal maîtrisée dans une Europe dont les dirigeants n'auraient tenu aucun compte des avertissements électoraux qui leur sont adressés.

Il n'y a pas d'avant-garde qui puisse à elle seule décider du sort du monde. Les philosophes français des Lumières qui rêvaient du modèle anglais accoucheront de la Révolution, du jacobinisme, de l'Empire, de la République mais jamais du parlementarisme anglais. Au lieu d'aller chercher les causes de la crise de la démocratie dans le désarroi des populations face à la modernité, il vaudrait peut-être mieux aller les chercher dans le manque de profondeur intellectuelle, historique et politique des oligarchies administratives, parlementaires et financières qui tiennent le haut du pavé en Europe. Le débat sur les modèles sociaux qui s'est ouvert en France depuis quelques semaines est à cet égard révélateur. Comment la crise de la démocratie européenne ne serait-elle pas fatale dès lors que la politique se trouve réduite à un « benchmarking » des systèmes sociaux au moment décisif où l'Europe doit relever le défi de la globalisation ?

Quand l'urgence est d'ouvrir le débat sur la préférence communautaire, les politiques budgétaires, le statut de la BCE, le droit de la concurrence, les politiques industrielles, la capacité d'innovation, quand l'Europe et la France ont besoin d'un véritable New Deal pour sauver la démocratie, la question de la politique européenne ne serait-elle donc que le choix entre le modèle anglais et le modèle danois ? Il y a quelque chose de pathétique dans ce débat sur les modèles. Toute réussite a tendance à devenir un modèle, aussi éphémère que le succès dans un monde où les conjonctures changent sans arrêt. Le modèle à la mode depuis un demi-siècle fut américain, ensuite français, suédois, japonais, allemand, hollandais, anglais, asiatique, américain de nouveau, puis danois et bientôt sans doute chinois... La mode des modèles sociaux tourne comme celle des modèles d'organisation des cabinets de conseil. Il y a dix ans, on encensait British Airways et on décriait Air France. Aujourd'hui c'est le contraire. Il y a quelques années toutes les entreprises d'électricité voulaient copier Enron, aujourd'hui, c'est un repoussoir.

C'est une erreur fréquente de croire que la clef du succès est dans l'imitation pure et simple de celui qui réussit. Dans sa grande enquête sur « L'avantage concurrentiel des nations », Michael Porter note pourtant que « pour les entreprises comme pour les nations le succès économique sur le plan mondial provient de la culture, des institutions et des savoir-faire et non d'une imitation de ce qui existe ailleurs. » S'il est toujours utile d'analyser les succès des autres, on n'assure le sien qu'en trouvant le moyen de tirer le meilleur parti de soi-même. A sa façon, la théorie des avantages comparés ne dit d'ailleurs pas autre chose. Et quand Jean Monnet organisait dans l'immédiat après-guerre ses missions de productivité aux Etats-Unis ce n'était pas pour que la France devienne une seconde Amérique. Croire qu'il suffirait de transposer en France, en Allemagne ou aux Pays-Bas le modèle anglais ou le modèle danois pour résoudre la crise économique, sociale et politique dans chacun de ces pays est d'une sottise au moins aussi grande que celle qui consiste à s'agripper à un compromis social miné par le chômage de masse. Les gouvernements réussiraient-ils à l'imposer que l'échec serait assuré. Un pays n'est pas une page blanche et la politique de la table rase ne mène jamais à rien. Le marketing politique non plus.

 

Les Echos, 07/06/2005

 

09/05/2005

Après le 29 mai...

Quel que soit le résultat du référendum français sur la Constitution européenne, l'Union européenne continuera d'exister. Quelle que soit l'issue des scrutins néerlandais, polonais, danois ou britannique, l'acquis communautaire restera. Que la Constitution soit approuvée ou rejetée, l'Union européenne se trouvera, de toute façon, confrontée à la nécessité de se donner les moyens de relever le défi de la mondialisation.

Incontestablement décisif sur le plan politique, le sort de la Constitution l'est beaucoup moins sur le plan économique. Que la Constitution soit adoptée ou non, l'Europe ne pourra continuer de se comporter comme elle le fait face aux coups de boutoir de la concurrence internationale, ni continuer de considérer le déficit budgétaire ou l'inflation comme des tragédies, et les délocalisations ou le creusement des inégalités comme des dégâts collatéraux, certes regrettables, mais au fond négligeables. Il y a fort à craindre que, si la demande de protection de plus en plus pressante qui monte en Europe n'a aucun effet sur la politique européenne, aucune Constitution, aussi admirable soit-elle, ne soit en mesure de conjurer le risque d'explosion de l'Union que pourrait entraîner l'exaspération populaire. Car la crise de confiance envers les classes dirigeantes est un phénomène général qui peut se révéler très dangereux dans une conjoncture de crise économique qui frapperait une majorité de la population de façon trop aiguë et trop durable. On pense évidemment d'abord à la zone euro, déjà très éprouvée.

L'Europe a concrètement quatre problèmes à résoudre d'urgence, qui conditionnent l'avenir de son modèle social, son avenir aussi en tant que puissance économique : la politique monétaire, le financement de la protection sociale, le droit de la concurrence et la question budgétaire.

Comme le disent à voix haute les Allemands et les Italiens, et à voix basse les Français, la politique de l'euro fort, conduite par la Banque centrale européenne (BCE), est destructrice pour l'Europe face à la sous-évaluation du dollar et de toutes les monnaies qui lui sont rattachées. D'autant que certaines d'entre elles, comme la monnaie chinoise, sont par ailleurs sous-évaluées face au dollar dans des proportions considérables au regard de la parité des pouvoirs d'achat. La question du statut et des objectifs de la BCE ne pourra, dès lors, être beaucoup plus longtemps éludée. La question de l'assiette du financement de la protection sociale non plus. En taxant directement le travail, les cotisations sociales incitent le consommateur, qui cherche à payer le moins cher possible, à détruire son emploi et sa Sécurité sociale. Il faudra bien finir par discuter sérieusement du principe de la TVA sociale et de ses effets bénéfiques sur le coût du travail et sur les termes de l'échange.

Il faudra bien comprendre un jour à quel point la généralisation du principe de la TVA sociale à tous les pays de l'Union pourrait assainir les relations commerciales entre la vieille et la nouvelle Europe et, en même temps, instaurer une sorte de préférence communautaire qui rééquilibrerait la concurrence avec les pays à bas salaires qui ne jouiront pas avant très longtemps d'une protection sociale comparable à la nôtre.

Se donner les moyens de se battre efficacement sur le front du dumping monétaire et sur celui du dumping social ne suffira cependant pas si, par ailleurs, le droit de la concurrence continue d'être appliqué de façon tellement dogmatique que toute politique industrielle se trouve par avance condamnée en Europe, alors que l'Amérique, le Japon ou la Chine font exactement l'inverse. Il est essentiel de traiter de façon beaucoup plus pragmatique les aides aux entreprises et les opérations de concentration. N'est-il pas extravagant de fonder, comme le fait la Commission, le contrôle des concentrations sur une forme de présomption d'abus de position dominante, au lieu de se contenter de condamner les abus avérés comme le font les tribunaux américains ? Même si la Cour de justice corrige souvent la Commission, il suffit de se remémorer le cas de Pechiney ou celui de Schneider pour mesurer les effets dévastateurs de cette interprétation excessivement restrictive des principes concurrentiels.

À ces trois sujets cruciaux il faut ajouter le problème budgétaire. Vouloir limiter le budget européen à 1 % du produit intérieur brut (PIB) est contradictoire avec la volonté d'aller vers une intégration accrue. Cette limitation ne permet au budget de l'Union de jouer pleinement ni son rôle de stabilisation, ni son rôle de cohésion, ni son rôle d'investisseur. Le carcan dans lequel se trouvent enfermées les politiques nationales est l'autre dimension du problème budgétaire. Il ne permet pas aux États de gérer correctement la conjoncture, ni d'investir suffisamment pour l'avenir. Il a été en partie réglé par l'assouplissement du pacte de stabilité. Encore faudra-t-il voir ce que sera effectivement l'interprétation de cet accord dans un proche avenir.

Mais il est certain que la paralysie de tous les leviers de la politique économique soumet l'Europe à des tensions déflationnistes et la place dans une situation de désarmement économique. Dans une économie globalisée hautement concurrentielle, ce désarmement est en passe de devenir intenable.

 

La Croix, 09/05/2005

 

03/05/2005

Vers la fin du libre-échange ?

Peut-être qu'au lieu de voir le tollé suscité par l'invasion du textile chinois ou la directive Bolkestein comme le résidu émotionnel d'une époque révolue, le dernier spasme d'une vieille Europe qui entre à reculons dans une globalisation
inéluctable, il serait plus juste d'y voir le signe avant-coureur d'un retour de balancier qui pourrait bien remettre le protectionnisme à la mode. Le débat sur le libre-échange et le protectionnisme est aussi vieux que l'économie, et l'histoire est ponctuée par une alternance d'ouvertures et de fermetures. Il serait bien hasardeux de postuler que sur ce terrain-là aussi l'histoire est finie et que désormais tout retour en arrière est exclu.

On se souvient qu'après la grave crise des années 1870 le protectionnisme a progressivement réapparu dans un monde où triomphait la doctrine du « laissez-faire, laissez-passer », et qu'après la mondialisation économique de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, c'est la crise des années 1930 qui marquera le point haut de cette longue remontée dont le recul s'amorcera à partir de 1945. Mais la libéralisation réussie du commerce pendant les Trente Glorieuses a eu pour contrepartie le volontarisme des Etats, le renforcement des protections sociales et une redistribution des revenus croissante avec l'ouverture des économies. Tout change quand les pertes des perdants ne sont plus compensées par la redistribution des gains des gagnants et qu'en même temps, à travers la libéralisation des services, le risque de marchandisation totale de la culture, de l'éducation ou de la santé semble menacer directement les identités nationales. La seule question qui vaille est de savoir si nous ne sommes pas d'ores et déjà allés trop loin, c'est- -dire à ce point où les peuples se cabrent et refusent d'avancer.

L'irruption de la Chine et de l'Inde dans le jeu de la concurrence internationale pourrait être le facteur décisif de ce retournement. Tout indique que la pression populaire pour une protection accrue est en passe de devenir irrésistible, pas seulement dans la vieille Europe, mais aussi aux Etats-Unis. Le discours sur la mondialisation forcément heureuse est devenu politiquement inopérant. N'est-il pas frappant de constater que le débat sur la Constitution européenne n'oppose pas les partisans et les adversaires du libre-échange mais exclusivement ceux qui affirment que les Français seront mieux protégés en disant « non » et ceux qui prétendent qu'ils le seront davantage en disant « oui » ?

A bien considérer l'état de l'opinion publique en Europe contre les délocalisations, on peut pressentir que dans les années à venir le choix ne sera plus entre le protectionnisme et le libre-échange mais entre une protection raisonnable et un protectionnisme ravageur, entre une libéralisation négociée et coordonnée des échanges et une véritable guerre commerciale entre les grandes zones économiques du monde. Faute d'anticiper intelligemment la pression de la demande sociale, c'est évidemment la pire des solutions qui s'imposera.

Le commencement de la sagesse serait de regarder les avantages du libre-échange avec un peu plus de circonspection. Il serait temps de reconnaître que les conditions dans lesquelles le libre-échange est théoriquement bénéfique ne sont pas réunies. D'abord parce que les distorsions monétaires sont d'une telle ampleur qu'elles rendent la théorie inopérante. Quels gains de productivité peuvent compenser la faiblesse du dollar par rapport à l'euro ? Comment concurrencer les produits chinois quand le produit national en dollar par habitant en Chine est quatre fois plus élevé lorsqu'il est estimé en parité de pouvoir d'achat que lorsqu'il est estimé au cours de change courant ? On comprend que la théorie des avantages comparés n'offre pas une grande consolation si l'on ajoute au dumping monétaire le dumping environnemental et le problème du financement de la protection sociale qui pèse essentiellement sur le travail et incite le consommateur européen en quête du produit le moins cher à détruire en même temps sa protection sociale et son emploi.

Les économistes s'en tirent en disant que tout s'arrangera à long terme. Les salaires chinois finiront par augmenter et le change par se réévaluer. Mais en Chine, l'exode rural accroît la main-d'oeuvre disponible de 10 à 20 millions de travailleurs par an. S'il faut 30 ou 50 ans pour que l'équilibre se rétablisse, que se passera-t-il entre-temps ? Combien de dégâts humains et sociaux irréversibles se seront-ils produits ? Ce qui est supportable dans les modèles économétriques l'est-il dans la vie réelle ?

Du reste, est-il sûr que tout le monde sera gagnant à long terme ? Même en théorie, les choses ne sont pas si simples. A tel point que Paul Samuelson, prix Nobel d'économie en 1970 notamment pour ses travaux sur la théorie de l'échange international, a repris sa plume dans le « Journal of Economic Perspectives » (été 2004) pour faire remarquer que, du point de vue de la théorie, face à des concurrents à bas salaires et à forte capacité d'imitation, l'échange fait des gagnants et des perdants dans les pays développés. Et que dans chaque pays, les gains des uns ne sont pas forcément suffisants pour compenser les pertes des autres et les effets négatifs sur l'emploi et les salaires ne sont pas forcément voués à disparaître à long terme. Bref, la théorie est bien plus nuancée qu'on veut bien le dire sur les effets forcément bénéfiques pour tout le monde de la mondialisation actuelle et, par conséquent, les angoisses des travailleurs européens et américains ne sont pas sans fondement au regard de l'analyse économique.

Les partisans du libre-échange ont coutume de dire que l'invasion du textile chinois est largement compensée par la vente à la Chine de produits sophistiqués à haute valeur ajoutée. Nous achetons leurs tee-shirts, ils nous achètent nos Airbus. Mais pourquoi les Chinois se contenteraient-ils de fabriquer des tee-shirts alors qu'ils auront dans quelques années beaucoup plus d'ingénieurs et de savants que toute l'Europe rassemblée ? Que leur vendrons-nous quand ils fabriqueront aussi des avions ? Le protectionnisme et la guerre commerciale sont au bout de l'aveuglement. On les évitera avec un peu de lucidité sur le monde tel qu'il est et un peu d'honnêteté intellectuelle.

En 1926, Keynes concluait sa célèbre conférence sur « la fin du laissez-faire » par ces mots : « Il nous faut un nouveau projet fondé sur des convictions qui ne peuvent que jaillir naturellement de l'examen, dépourvu de tout préjugé, de nos sentiments les plus intimes confrontés à la réalité objective des faits. » On connaît la suite... Mais qui se soucie dans notre monde pressé des leçons de l'histoire économique ?

 

Les Echos, 03/05/2005

 

11/04/2005

Le premier Pape de la globalisation

On a tout dit sur Jean-Paul II, sur sa foi rayonnante, son charisme, son intelligence, son courage, son sens politique, sa dimension historique... Sa place dans l'Histoire, il la devra, bien sûr, au rôle qu'il joua dans la fin de la guerre froide. Il restera comme celui grâce auquel la liberté de conscience est venue à bout du totalitarisme, comme Churchill restera celui qui opposa victorieusement la démocratie au nazisme. Mais ce Pape n'est pas que la grande figure d'une époque révolue. Il n'est pas seulement le dernier géant du XXe siècle. Il y a autre chose. Jean-Paul II a été, et c'est au moins aussi important, le premier Pape de la mondialisation. Ce n'est évidemment pas une question de calendrier. Jean-Paul II n'est pas le premier Pape de la mondialisation parce que son pontificat coïncide avec le début de celle-ci, mais parce qu'il sait se hisser d'emblée à la hauteur du défi qu'elle constitue non seulement pour l'Église mais aussi pour l'humanité.

Dans le village global dominé par les forces de l'économie et de la technique, il s'impose par la seule force de l'esprit et, bien au-delà du catholicisme, comme la seule figure réellement mondiale. Il réussit à parler à l'humanité entière. Il n'a de ce point de vue aucun rival. L'étendue de cette réussite se lit dans l'hommage planétaire qui est rendu aujourd'hui, non au chef de l'Église catholique mais à une autorité morale qui avait dépassé toutes les frontières. Il réussit cet exploit dans un monde ravagé par les crises identitaires et les conflits religieux parce qu'il est convaincu que le défi de la globalisation ne s'adresse pas à une civilisation particulière mais à la civilisation mondiale ou, si l'on veut, à ce qui fait le fond commun de toutes les civilisations.

Freud avait cherché à répondre au « malaise dans la civilisation » de l'entre-deux-guerres par les moyens de la psychanalyse. Jean-Paul II tente d'y répondre par les moyens de la foi et de la morale. Non pas la foi instinctive et la morale naïve, et pas davantage le dogmatisme et le ritualisme. Il s'adresse à la conscience et à l'intelligence des hommes. Il comprend le premier que l'Histoire ne finit pas avec la défaite du marxisme et qu'elle est toujours tragique. Il comprend le premier que le passage d'un matérialisme à un autre laisse entier le problème de l'asservissement de l'homme. Son combat contre le communisme n'est pas d'abord un combat politique mais d'abord un combat spirituel contre tout ce qui écrase la conscience et qui la nie. À cette aune, l'économisme libéral vaut autant d'être combattu que l'économisme marxiste. L'économisme, c'est-à-dire cette inversion des valeurs qui fait d'un moyen une fin en soi et qui place la marchandise au-dessus de tout.

À sa manière, il est le premier altermondialiste de l'Histoire. Mais il ne s'attaque pas à l'économie de marché en elle-même, pas plus qu'il ne propose un système alternatif. Sa doctrine sociale n'est pas, comme le fut jadis la doctrine sociale de l'Église, l'exposé d'un modèle d'organisation sociale. C'est une doctrine morale qui s'attaque au réductionnisme utilitariste. Il ne cherche pas sa voie entre le socialisme et le capitalisme. Il cherche à insuffler dans le monde ce supplément d'âme qui fait toute la différence entre la barbarie et la civilisation. Il ne récuse pas le calcul économique et le profit, mais il proclame que la dignité de l'homme est dans la primauté du spirituel sur tout le reste. Il y parvient par le contenu du message mais aussi par l'exemplarité du comportement.

Quand les hommes politiques se dévalorisent dans les émissions de variétés et quand la mode des télévangélistes bat son plein dans l'Amérique puritaine, Jean-Paul II réussit le tour de force d'être le plus grand communiquant de son temps sans faire aucune concession à l'air du temps, sans jamais désacraliser la fonction pontificale, sans jamais devenir un produit. Du système médiatique, de son impitoyable logique marchande, il obtient tout sans jamais se laisser corrompre. Magnifique victoire de l'esprit sur la matière, du spirituel sur le temporel, qui apporte la preuve éclatante qu'il n'y a pas de déterminisme qui soit fatalement plus fort qu'une conscience sûre d'elle-même. S'il y parvient, c'est bien sûr par la force de sa foi, mais c'est aussi parce qu'à aucun moment il ne cède à la logique de la massification qui est celle de tous les totalitarismes comme elle est celle d'une société qui n'a que la consommation pour fin. Car Jean-Paul II ne parle pas à tous les hommes mais à chacun d'eux.

On a souvent dit dans le passé que l'Église était la première multinationale de l'Histoire. Il en a fait la première entreprise globale, sans jamais transiger avec cette très haute conception de la dignité humaine qui lui interdisait de réduire chaque homme à un simple consommateur de religion. Au marchand de salut facile et d'espoir préfabriqué qu'il aurait pu être dans un monde désespéré, il a préféré le visage du pasteur souffrant et le don de soi qui échappent à tout calcul. Par les foules qu'il déplace, il prouve que, même dans le monde d'aujourd'hui, l'amour reste toujours plus fort que l'intérêt. Mieux, il pose, avec les moyens qui lui sont propres, la question fondamentale d'une politique de civilisation dont l'attente universelle se mesure à l'écho rencontré.

 

La Croix, 11/04/2005