Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

15/02/1999

Service public

Haro sur les fonctionnaires !

 

Périodiquement, le populisme anti-fonctionnaire refait surface. C'est la vieille histoire du « bouc émissaire », éternel réflexe des temps de crise. Mais pas seulement : derrière, il y a aussi la volonté d'en finir avec une certaine idée de l'Etat et du service public. L'argumentaire se veut rigoureux : on parle chiffres et morale.

On dresse la « France exposée » contre la « France protégée », en expliquant que la seconde coûte cher à la première, et que le redressement de notre économie passe par la fin des avantages acquis qui n'ont pas encore été emportés par la grande vague de la précarité.

Restons dans l'économie et dans les statistiques. Il y aurait trop de fonctionnaires trop bien payés et l'emploi public détruirait toujours et partout l'emploi privé. Que vaut l'argumentaire chiffré de cette thèse ? Pas grand-chose.

Personne ne dispose des données nécessaires pour dire s'il y a trop ou pas assez de fonctionnaires, et de toutes les façons on ne peut répondre à la question qu'au regard des besoins et par conséquent d'un choix de société : le modèle républicain appelle sans doute plus de service public que le modèle libéral. Les comparaisons internationales ne sont d'ailleurs pas aussi probantes qu'on veut bien le dire : quand on rapporte le nombre de fonctionnaires à la population active, le ratio français est comparativement très élevé, mais quand on le rapporte à la population totale il est du même ordre de grandeur qu'en Allemagne, en Belgique ou au Royaume-Uni. Certes, sur trente ans, le nombre d'agents dans la fonction publique d'Etat, la fonction publique hospitalière et la fonction publique territoriale, a doublé pour atteindre cinq millions de personnes.

Mais depuis quinze ans, globalement, les effectifs de l'Etat sont stables et l'augmentation n'est due qu'aux hôpitaux et aux collectivités locales. Et tous les besoins ne sont pas forcément bien remplis : on manque encore de professeurs, de juges, de greffiers..., et la France est l'un des pays développés où il y a le moins d'infirmières par lit occupé.

Le salaire moyen des fonctionnaires est plus élevé que celui du secteur privé. L'affirmation est exacte mais la comparaison n'a pas beaucoup de signification parce que le niveau moyen de qualification est nettement plus élevé dans le public que dans le privé. En réalité, le personnel peu qualifié est mieux payé dans le public que dans le privé, mais le personnel très qualifié est mieux payé dans le privé que dans le public.

Quant à la théorie de la destruction de l'emploi privé par l'emploi public, elle n'a aucun fondement, ni empirique, ni historique, même sur la période récente. Dans la première moitié des années 90, les Etats-Unis ont créé de l'emploi public et privé, tandis que l'Allemagne détruisait de l'emploi public et privé, et que la France créait de l'emploi public et détruisait de l'emploi privé...

L'idée selon laquelle l'emploi public est forcément improductif ne résiste pas à l'analyse. Croire que seules les entreprises créent de la richesse est une erreur : les salariés de l'industrie ou du bâtiment produisent de la valeur ajoutée, mais les infirmières, les juges, les policiers, les instituteurs aussi. La vérité, c'est que l'emploi public contribue souvent à accroître la productivité du secteur privé, et que dans un contexte de chômage de masse, la diminution du nombre des fonctionnaires n'est pas un remède, puisqu'un fonctionnaire de moins, c'est un chômeur indemnisé de plus. Mieux vaut dans ce cas se concentrer sur l'amélioration de la productivité que sur la baisse des effectifs. D'autant que dans la crise économique et sociale, on a plutôt besoin de plus de redistribution et de service public, et donc de plus d'Etat plutôt que de moins d'Etat.

L'idéologie anti-fonctionnaires confond délibérément les causes et les conséquences : c'est le chômage et la récession qui désorganisent l'Etat, augmentent les dépenses publiques et creusent les déficits et non l'inverse. Qu'il faille réorganiser le service public est une évidence. Mais faire croire qu'il suffit d'introduire la flexibilité dans le secteur public et de supprimer des postes pour vaincre le chômage, alléger les prélèvements et faire repartir la croissance est une imposture. Deux France s'écartent l'une de l'autre ? Sans doute. Mais mieux vaudrait lutter contre la précarité dans le secteur privé que de l'introduire dans le secteur public et lutter contre la rente du capital plutôt que contre la prétendue rente des statuts.

Après la « désinflation compétitive », la « désinflation sociale » est une impasse. Non seulement la flexibilité ne résout pas tous les problèmes économiques, mais elle risque de les aggraver. Quand le déséquilibre du marché du travail donne tout le pouvoir à l'employeur, la flexibilité tire les salaires, l'emploi et la croissance vers le bas. Quand on veut mettre toute la société au rythme des marchés, on risque de la faire exploser. Le problème est moral, mais aussi économique : l'économie réelle a besoin de stabilité et de cohésion. La précarisation de toute la société n'est pas la meilleure façon d'affronter la mondialisation, c'est la pire.

La stratégie du front commun pour le développement est plus féconde que celle du chacun pour soi.

 

La Croix, 15/02/1999

 

23/01/1999

La mondialisation se cherche une âme

Mondialisation : le grand mot de cette fin de siècle. Plus lourd de sous-entendus que de sens. Tout le monde l'emploie, personne ne sait exactement ce qu'il veut dire.

Il y a un fait : la révolution de l'information, la baisse des coûts de transports, la multiplication des échanges, l'ouverture des économies, la concurrence des pays à bas salaires... Mais le fait tourne au fantasme avec la dictature des marchés, des multinationales et des entreprises nomades.

La mondialisation, ce n'est certainement pas la paix, la prospérité, ni un nouveau bond en avant de la civilisation. Ce n'est pas non plus l'expression d'un complot planétaire visant à asservir l'humanité. La mondialisation n'a pas d'âme, pas tant parce qu'elle est un monstre froid que parce qu'elle n'a pas de conscience et par conséquent pas de but.

La question n'est donc pas : faut-il combattre moralement la mondialisation ? Mais plutôt : comment peut-on mettre de la morale dans l'économie internationale ? Vaste programme. Mais prenons d'abord la mesure du phénomène : il n'y a pas un sens de l'histoire vers toujours plus d'ouverture et toujours plus d'interdépendance. Le taux d'ouverture est à peu près aujourd'hui ce qu'il était à la veille de la Première Guerre mondiale pour les pays développés et le degré de dépendance économique n'est pas directement lié au volume des importations mais au caractère plus ou moins indispensable de celles-ci pour la production nationale.

Il ne faut pas sous-estimer la mutation en cours. Il ne faut pas l'exagérer non plus ; mais il y a quand même des problèmes : la dérive du capitalisme de production vers un capitalisme purement financier ; et les distorsions de concurrence entre pays développés et pays émergents qui transforment la mondialisation en machine à sacrifier le long terme au court terme, à détruire l'emploi et la cohésion sociale, à creuser les inégalités. Ce jeu à somme négative détruit la richesse au lieu de la créer et provoque de l'aliénation plutôt que de l'émancipation. Revanche posthume de Marx : il y a dans ce capitalisme financier-là une contradiction interne qui scie la branche sur laquelle il est assis. C'est à cette contradiction qu'il faut réfléchir.

Remettre l'économie au service de la civilisation et du progrès humain est impossible sans la réaffirmation de la primauté du politique sur l'économique. L'éthique est insuffisante sans le politique : les bonnes intentions ne peuvent rien contre la loi du profit et la pression de la concurrence vide le concept d'« entreprise citoyenne » de tout contenu. Il faut des règles et donc une autorité. Mais laquelle ? Le contrôle des mouvements de capitaux, la « clause sociale » sont à la mode. Derrière se profile l'idée d'une régulation internationale financière, monétaire, sociale, environnementale, commerciale, sanitaire... qui annonce le gouvernement mondial. Encore faudrait-il que ce gouvernement non seulement réglemente mais aussi assure une redistribution à l'échelle planétaire entre les riches et les pauvres. On n'en est pas là. Si l'on veut canaliser la mondialisation avec un gouvernement mondial, on risque d'attendre longtemps ou bien de conforter l'oligarchie et l'impérialisme au nom d'une morale tellement désincarnée à force de vouloir être trop universelle.

L'autre solution, plus réaliste et finalement moins risquée, est dans la politique des Etats : la seule force opposable au marché. Mais _ c'est le grand paradoxe de notre époque _ les Etats renoncent au moment même où ils sont les plus nécessaires. La meilleure politique économique est celle de l'homme et la mondialisation dérive du fait même du renoncement des Etats et du dépérissement du politique et non l'inverse. La mondialisation n'est pas amorale. Mais elle sert d'alibi à tout ce qu'il y a d'immoral dans la politique actuelle. Pente dangereuse : derrière la toute-puissance du consommateur-roi et du spéculateur s'annoncent la guerre économique et la crispation identitaire, bien davantage que la fin de l'Histoire.

 

La Croix, 23/01/1999