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25/09/2000

Le cercle vicieux

Tout allait pour le mieux, la croissance galopait, la Bourse montait, le chômage reculait, le moral des Français était au plus haut au baromètre des sondages. Le pays, enveloppé dans une douce euphorie, s'apprêtait à vivre une rentrée paisible. Et puis, d'un coup, le climat a changé au point de donner l'impression que tout part dans tous les sens et que la France se trouve au bord de l'explosion sociale.

Bien sûr, il y a l'affaire corse et la brèche ouverte au déchaînement des passions autonomistes et des revendications nationalistes et ethniques dont les effets les plus dramatiques sont encore à venir. Mais la Corse n'est pas la seule origine de ce délitement social. A vrai dire, tout n'a pas commencé à la rentrée. Cet été, la violence des conflits sociaux a monté de plusieurs crans quand les ouvriers menacés de licenciement se sont mis, ici ou là, à parler d'empoisonner des rivières ou de faire sauter leur usine. Les difficultés rencontrées dans les négociations sur les 35 heures, sur fond d'austérité salariale, ont été un autre indice que les nuages s'amoncelaient à l'horizon.

Certes, la conjoncture était plutôt bonne. Mais on sait depuis longtemps que les plus grands moments de tension coïncident presque toujours avec le rebond de l'activité. Les révolutions ne se font pas au plus profond du marasme économique mais dans les sorties de crise. Le paradoxe n'est qu'apparent : au plus fort de la crise, chacun cherche à se protéger, à tirer du mieux qu'il peut son épingle du jeu, bref, à survivre le moins mal possible. L'angoisse du chômage et de l'exclusion paralyse l'action collective et refoule les revendications. Le retour de la croissance et de l'emploi, au contraire, en apaisant l'angoisse, provoque en quelque sorte le retour du refoulé et suscite chez chacun l'envie d'avoir sa part du gâteau. Envie d'autant plus forte que les sacrifices auront été plus grands et l'angoisse plus profonde. La tension autour du partage de la valeur ajoutée atteint son point culminant dans le redémarrage de la croissance.

La part des salaires dans le partage de la valeur ajoutée, c'est-à-dire de la richesse créée, a baissé de près de 10 points au cours des années 80-90. L'écart entre le pouvoir d'achat des salariés jeunes et celui des salariés âgés n'a cessé de se creuser en vingt ans et bat tous les records historiques. Derrière les moyennes qui indiquent toujours la poursuite de la hausse tendancielle du pouvoir d'achat, la comparaison par tranche d'âge fait ressortir qu'un salarié de 30 ans dispose aujourd'hui d'un pouvoir d'achat inférieur à celui d'un salarié de 30 ans à la fin des années 70. C'est dire combien le retard accumulé dans la crise pèse lourd dans l'éclatement des passions revendicatrices, alors que la perspective d'un rattrapage possible commence enfin à se dessiner.

On mesure mieux l'ampleur de la frustration quand le stagnation du pouvoir d'achat des salaires voisine avec l'explosion de la capitalisation boursière, des stocks-options et des profits. Les tribulations de la « cagnotte » fiscale n'ont rien arrangé. Les miracles de la nouvelle économie qui fabrique des milliardaires à la pelle non plus. Qu'importe qu'une partie de cet enrichissement soit virtuelle : le salarié est exclu de la fête. On mesure mieux, aussi, le caractère désastreux du calendrier des 35 heures qui a freiné l'augmentation des salaires au moment même où les salariés s'apprêtaient à prendre une petite revanche sur les années de vaches maigres.

La remarque vaut pour toutes les catégories de salariés et pas seulement pour les « travailleurs pauvres ». Si, globalement, le pouvoir d'achat des cadres a crû en 1999, la moitié d'entre eux n'a pas été augmentée. Les premiers déboires de la « Net économie » ont aussi fait apparaître brutalement le risque qu'il pouvait y avoir à troquer du salaire contre des actions. Le recul du chômage masque la montée continue de la précarité. On comprend, dès lors, assez bien pourquoi la tension monte. Et encore ne s'agit-il là que de la dimension économique du problème : une fois dissipée l'angoisse liée au raz-de-marée du chômage de masse, toutes les autres angoisses remontent avec la vache folle, l'Erika, les OGM, l'insécurité, la crise de l'école...

Faute d'avoir une stratégie à moyen terme pour accompagner une reprise de la croissance qu'il n'avait pas anticipée dans son programme électoral de 1997 _ la réponse à la querelle scolaire, l'échec de la réforme de Bercy et le plan de baisse des impôts le démontrent _ le gouvernement se trouve contraint de répondre au coup par coup à toutes les revendications en attisant les surenchères tout en se condamnant à l'impopularité. Ne sachant que faire de ses surplus fiscaux, empêtré dans les 35 heures, incapable de définir dans l'urgence un plan de réforme global et cohérent, le gouvernement, brusquement entraîné par la spirale revendicative, a mis le doigt dans un engrenage fatal. Et le moment est mal choisi pour jeter l'argent par les fenêtres. N'ayant pas su profiter de la bouffée d'oxygène de l'euro faible après la longue épreuve du franc fort, il gaspille ses marges de manoeuvre, au moment même où le choc pétrolier et la perspective d'un resserrement monétaire menacent de ralentir la croissance.

Le plus grand danger désormais est que la Banque centrale européenne, inquiète de la poussée des revendications salariales, relève fortement les taux d'intérêt et renvoie l'Europe dans l'ornière de la déflation. Et en montant au créneau en faveur de l'euro fort, le gouvernement français, dans la situation où il se trouve, fait, disons-le, la politique du pire.

 

La Croix, 25/09/2000

 

03/07/2000

Le meilleur système de santé ?

L'Organisation mondiale de la santé (OMS) vient d'ébranler sérieusement la thèse de l'inefficacité absolue du système de soins français.

 

S'il est un dogme apparemment indestructible de la « pensée unique », c'est bien celui de l'improductivité et de l'inefficacité de la dépense publique, toujours présentée comme une charge nette pour la collectivité. Le sort réservé à la dépense de santé est emblématique de cette approche comptable qui débouche inévitablement sur le rationnement. Il est entendu une bonne foi pour toutes que nous dépensons pour notre santé beaucoup plus que les autres pour un résultat bien moindre. Que cette affirmation ne repose sur aucune évaluation sérieuse et qu'elle occulte les vrais problèmes de notre politique sanitaire n'y change rien : à force d'être répétée, elle finit par acquérir l'autorité d'un résultat scientifique.

Sauf qu'à y regarder de près, la présomption serait plutôt inverse. En tout état de cause, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) vient d'ébranler sérieusement la thèse de l'inefficacité absolue du système de soins français.

En effet, celle-ci, au terme d'une longue comparaison sur les performances des différents systèmes médicaux, place la France au premier rang mondial ! On peut naturellement critiquer le choix des critères et leur pondération. Et ce d'autant qu'il est difficile de faire la part des choses dans la santé publique et dans l'espérance de vie, entre ce qui relève de l'efficacité du système de soins proprement dit, et ce qui relève d'autres variables comme le niveau de vie, l'organisation du travail, l'hygiène alimentaire ou encore les inégalités ou la précarité.

Il n'en demeure pas moins que ce classement, qui place le modèle libéral américain au 37e rang et le modèle étatiste anglais au 22e rang, est une grosse pierre dans le jardin de tous ceux pour lesquels le modèle français, à mi-chemin entre les deux, était le pire. Avec son assurance maladie soi-disant déresponsabilisante, sa supposée surconsommation médicale, son système hospitalier réputé ingérable, le moins qu'on puisse dire c'est qu'en définitive la mauvaise performance française ne saute pas aux yeux.

Le résultat de l'OMS rejoint, qui plus est, beaucoup d'autres observations qui pour être moins spectaculaires n'en conduisent pas moins à la conclusion qu'il n'existe aucun argument décisif pour tout casser. Si les performances en matière de mortalité prénatale, de mortalité maternelle ou de mortalité des hommes avant 65 ans ne sont pas bonnes, en revanche, elles sont excellentes en matière d'espérance de vie à la naissance, de mortalité infantile ou d'espérance de vie des femmes à 60 ans.

Surtout, la dépense de santé n'est pas une charge nette pour la collectivité. Fut-elle, pour l'essentiel, financée par prélèvements obligatoires. En 1997, une étude du Centre de recherche d'étude et de documentation en économie de la santé évaluait la contribution nette du secteur de la santé au revenu national _ la valeur ajoutée comme disent les économistes _ à 400 milliards de francs par an, avec un rythme de croissance comparable à celle du commerce.

C'est dire qu'économiquement, la santé ne coûte pas mais qu'au contraire elle crée de la richesse. Il faut avoir le courage de dire qu'au vu des données dont on dispose, la maîtrise comptable est une impasse et la fermeture des hôpitaux et des maternités de proximité coûte plus cher qu'elle ne rapporte sur le plan financier comme sur le plan humain, tout en creusant les inégalités géographiques.

Notre système d'assurance maladie et de médecine libérale n'est pas parfait et il génère des gaspillages. On peut sans aucun doute progresser sur le front des contaminations à l'hôpital ou sur celui de la prévention, sur la gestion des hôpitaux, sur la complémentarité entre la médecine hospitalière et la médecine de ville, sur l'hospitalisation à domicile, etc. On peut déplorer l'absence d'une véritable politique de santé publique. Mais il ne faut pas se tromper de sujet et s'imaginer qu'on progresserait en mettant toute la santé au marché ou en plaçant un contrôleur derrière chaque médecin. Qui contrôlera le contrôleur ?

Bref, la dépense publique de santé est plus productive qu'on ne le dit souvent. Qu'on cherche à la rendre encore plus productive est une bonne chose. Mais qu'on cherche à la réduire par tous les moyens, sans tenir compte des services qu'elle rend, en est une autre extrêmement dangereuse. Dangereuse, pour la qualité des soins, dangereuse pour l'égalité devant les soins. Dangereuse aussi, financièrement et économiquement, mais pour le mesurer il faut faire un bilan global en prenant en compte toutes les retombées et tous les coûts induits.

Il faut se méfier des bilans coûts-avantages trop partiels ou trop enfermés dans les comptabilités des structures, au point de négliger tous les effets externes. Et ce qui vaut pour la santé vaut pour toute la dépense publique : la bonne problématique n'est pas principalement celle du volume mais celle de la qualité et rien ne permet d'affirmer que la qualité de la dépense publique est par nature mauvaise. On répète bêtement : « La santé n'a pas de prix, mais elle a un coût. » Tout compte fait, notre santé, qui effectivement n'a pas de prix, ne nous coûte pas très cher, moins en tout cas qu'aux Américains ! Et si ce n'était pas vrai que pour la santé ?

 

La Croix, 03/07/2000

 

29/05/2000

Le téléphone mobile et les enchères

Le niveau des prix des enchères anglaises met en péril l'équilibre économique d'un secteur qui vit sur des profits anticipés, donc virtuels.

 

En mettant aux enchères les fréquences pour la troisième génération de téléphones mobiles, le gouvernement britannique a ouvert un débat pour le moins inattendu sur les vertus de la concurrence. Car c'est bien de cela dont il s'agit. Elles ont provoqué une surenchère jugée délirante par tous les opérateurs et extrêmement juteuse pour le Trésor britannique.

Jusque-là, la concurrence dans le téléphone avait toutes les vertus. Forcément, puisqu'elle brisait les monopoles publics et qu'elle engendrait d'énormes plus-values boursières pour ceux qui s'étaient positionnés à temps sur ce nouveau créneau technologique. La religion de la concurrence était devenue d'autant plus inattaquable qu'elle rapportait gros à beaucoup de gens. La nouvelle économie concurrentielle semblait, il est vrai, avoir le pouvoir de fabriquer des millionnaires et des milliardaires à la pelle. Mais l'engouement subit pour la concurrence reposait sur un malentendu. Logiquement, en effet, la concurrence ne fait pas exploser les profits, elle a plutôt tendance à laminer les marges. Quand la concurrence est pure et parfaite, c'est-à-dire quand il n'y a pas de barrières à l'entrée sur les marchés, quand il y a un grand nombre de producteurs de sorte qu'aucun ne jouisse d'un pouvoir exorbitant, quand les consommateurs sont rationnels et parfaitement informés, le profit est théoriquement nul. Dans une économie de concurrence, il n'est possible de gagner davantage que la rémunération normale du capital qu'en prenant davantage de risques.

D'où viennent alors les anticipations d'énormes profits à venir pour les entreprises liées à la révolution de l'information ? D'abord, bien sûr, de la bulle financière. Ce dysfonctionnement du marché fausse toutes les valorisations des actifs en créant des plus-values fictives. Mais le jeu spéculatif et l'engrenage des anticipations boursières n'est pas seul en cause. Une part non négligeable et bien réelle de la richesse des actionnaires du téléphone est dans l'effet de rente lié à la détention des licences d'exploitation et à la rareté des fréquences utilisables.

Comme toujours, ce n'est pas la concurrence, mais au contraire des formes plus ou moins atténuées et plus ou moins durables de monopoles (les licences ou les brevets) qui font la fortune des actionnaires. Certes, ceux-ci ont consenti des investissements énormes pour installer des réseaux, mais c'est dans la rente qu'il faut aller chercher les perspectives d'un retour sur investissement anormalement élevé par rapport aux autres secteurs de l'économie. La mise aux enchères des licences n'est qu'une procédure pour éliminer le gain d'aubaine, lié à la distorsion de concurrence causée par la rareté des fréquences. Bref, les enchères, c'est plus de concurrence et moins de profits futurs. C'est la captation de la rente au profit du contribuable, au détriment de l'actionnaire et du client.

La mise en concurrence des opérateurs conduit à aligner le prix des licences exactement sur le montant de la rente, ni plus ni moins, et donc à ne laisser aux opérateurs que la juste rémunération du capital de leurs actionnaires. Mais voilà, on a beau croire à la concurrence et à ses vertus, le prix des licences anglaises n'en paraît pas moins exorbitant. Certes, nul ne sait ce qu'il en sera après coup de la rentabilité des investissements dans le mobile. Mais Martin Bouygues et Jean-Marie Messier ont raison de trouver le prix totalement déraisonnable, compte tenu notamment de l'incertitude caractérisant la durée de vie des licences. Clairement, le niveau des prix des enchères anglaises met en péril l'équilibre économique d'un secteur qui vit pour l'instant davantage sur des profits anticipés, donc virtuels, plutôt que sur des profits réels.

Sauf à organiser délibérément la ruine des opérateurs pour les nationaliser à bon marché _ ce qui n'est évidemment pas le cas dans le climat idéologique actuel _ l'Etat n'a aucun intérêt à tuer la poule aux oeufs d'or et à anéantir des groupes français encore fragiles au profit d'acteurs étrangers plus puissants. Même si avec 250 milliards de francs de recettes attendues (les deux tiers de l'impôt sur le revenu), l'opération est tentante. Si l'on peut suivre l'analyse des dirigeants de nos grandes entreprises sur le caractère pervers d'un Etat qui céderait lui-même à la tentation de la spéculation, on ne peut pas rejeter totalement la procédure des enchères sans en tirer aucune autre conséquence. Il faut les prendre pour ce qu'elles sont : une façon d'anticiper les effets à venir de la concurrence et de mettre en lumière les excès de la capitalisation boursière. Nos grands industriels ouvrent aussi une brèche dans le dogme : on ne peut pas se fier à la concurrence pour résoudre tous les problèmes. Pourquoi s'est-il alors trouvé des entreprises pour payer ces sommes faramineuses ? Parce qu'elles n'avaient pas le choix, ou plutôt parce qu'elles n'avaient le choix qu'entre « la mort immédiate ou la mort lente », répond Martin Bouygues.

C'est exact, mais cela veut dire aussi qu'il y a des cas où, quand tout le monde devient fou, il faut bien suivre. Le paradoxe est ancien : Maurice Allais l'avait déjà souligné il y a une cinquantaine d'années ; le comportement de l'homme rationnel n'est pas le même face au très grand risque et face au risque ordinaire. L'arbitrage entre le risque et la rentabilité est différent quand on peut perdre tout ou un peu.

Bref, dans un jeu de tout ou rien, il n'est pas du tout exclu que les enchères donnent des résultats totalement absurdes. Le reconnaître, c'est admettre explicitement que la concurrence n'est pas un absolu et que l'Etat est parfaitement fondé à intervenir dans l'économie pour faire prévaloir d'autres critères que le libre jeu intégral du marché. De deux choses l'une : ou bien on se déclare adepte de la religion de la concurrence et on doit logiquement accepter les enchères, ou bien on récuse les enchères et on proclame la nécessité des politiques publiques.

Entre la concurrence parfaite, sans la politique et avec les enchères, ou la concurrence imparfaite, avec la politique et sans les enchères, il faut choisir. On ne peut pas toujours vouloir le beurre et l'argent du beurre...

 

La Croix, 29/05/2000

 

05/05/2000

Bourse : le retour aux réalités

La tourmente actuelle a le mérite de dissiper l'illusion d'un placement boursier sûr et d'un gain acquis sans aucune fatigue.

 

Après l'euphorie, le doute s'est emparé des marchés financiers. La Bourse monte et descend. Qu'en sera-t-il demain ? Nul ne le sait. Les bulles spéculatives finissent toujours par crever mais personne n'est jamais capable de prévoir quand et comment la correction interviendra, ni quelle sera son ampleur. Au jour le jour, le jeu boursier est un jeu compliqué qui n'a pas grand-chose à voir avec le calcul de la valeur économique réelle des titres. Que les titres soient surévalués ou sous-évalués par rapport aux perspectives de bénéfices des entreprises n'a pas beaucoup d'importance. Ce qui compte à la Bourse c'est de bien prévoir tout ce que les autres vont faire.

Le spéculateur n'achète pas une action d'abord parce qu'il pense qu'elle est sous-évaluée mais d'abord parce qu'il est convaincu qu'il trouvera à son tour un acheteur auquel il pourra la revendre plus cher. Bref, ce n'est pas parce que tout le monde sait bien que les cours des actions sont bien supérieurs à leur valeur intrinsèque, que, pour autant, la Bourse va forcément s'effondrer d'un coup et tout de suite. Reste qu'il faut toujours garder à l'esprit que cela peut arriver et qu'au bout du compte, à ce jeu dangereux, il y aura toujours des gagnants qui auront su sortir avant le retournement de tendance, et des perdants qui n'auront pas su se dégager à temps. Il y a toujours quelqu'un à la Bourse qui garde le mistigri...

A défaut de donner des indications fiables sur la capacité réelle des entreprises à dégager des bénéfices et à verser des dividendes, la tourmente actuelle a au moins le mérite de dissiper l'illusion que le placement boursier est un placement sûr et qu'on peut espérer gagner beaucoup d'argent sans se fatiguer et sans prendre énormément de risques. La Bourse ne distribue pas de rentes. L'espérance du gain y est proportionnelle au risque. Pour avoir une chance de gagner, il faut accepter l'éventualité de perdre. On peut accroître autant qu'on le veut son espérance de profit, en misant de l'argent qu'on n'a pas et en faisant jouer l'effet de levier de l'endettement. On peut le faire en plaçant sur les marchés à terme ou en empruntant pour acheter ses actions. Mais quand la plus-value boursière ne permet pas de rembourser la dette avec les intérêts, on risque tout simplement la faillite. Le fait est que les bulles spéculatives se nourrissent toujours de l'endettement, cette fois-ci aussi, comme les précédentes.

Dès lors, le risque inhérent à l'éclatement de la bulle n'est pas qu'individuel, il est aussi collectif : la chute des cours peut mettre en faillite les débiteurs mais aussi les prêteurs, c'est-à-dire les banques. Quand le système bancaire s'en sort sans trop de casse, comme en 1987 ou en 1998, les conséquences de la crise boursière sur l'économie réelle restent limitées. Quand le système bancaire est entraîné dans la crise, comme au début des années 30, les conséquences sont catastrophiques. D'où l'importance cruciale, dans les circonstances actuelles, de la politique monétaire pour fournir aux banques, le moment venu, les liquidités qui pourraient leur être nécessaires.

Mais dans le risque inhérent au krach boursier latent auquel se trouve confrontée l'économie mondiale, l'endettement n'est pas la seule variable clé.

Dans les pays développés, la Bourse joue désormais un rôle décisif tant dans les retraites que dans la rémunération du travail. Sans doute faut-il imputer à la hausse continue de la Bourse et aux illusions qu'elle a fait naître, le regain d'intérêt pour la retraite par capitalisation et pour les stock-options. Mais du coup, la fin des illusions pourrait bien coïncider avec un alourdissement considérable de la facture de la crise financière bien au-delà du cercle étroit des spéculateurs.

Une chute de la Bourse, suivie d'une longue période de morosité boursière comme celle qu'a connue le Japon tout au long des années 90, pourrait bien mettre en difficulté non seulement les ménages qui avaient réglé leur train de vie sur une surévaluation de leur richesse financière, mais plus encore les retraités dépendants des fonds de pension et les cadres qui, pendant des années, ont troqué une partie de leur salaire contre des plus-values latentes disparues en fumée du jour au lendemain.

A force de récuser l'histoire sous prétexte que nous vivons des changements sans précédents, on avait fini par oublier les désastres passés de la capitalisation et leurs conséquences dramatiques, comme on avait fini par oublier les aberrations auquelles peut conduire « l'économie casino ».

Le pire n'est jamais sûr, mais il est temps de revenir sur terre : la finance ne fait pas de miracle. On peut gagner gros à la Bourse, un peu comme on gagne au Loto, mais la Bourse ne crée pas de valeur par elle-même. Pour créer de la valeur ajoutée, et pas seulement de « la valeur pour l'actionnaire », il faut le courage, la créativité et l'effort, plutôt que la passion du jeu, et en mettant tous ses oeufs dans le panier de la Bourse on joue avec le feu. Il faut bien comprendre qu'au risque de krach, inhérent au fait que les bulles finissent toujours par éclater, s'ajoute le risque plus structurel, peut-être au fond plus grave, de voir le système de valeurs, la morale de l'effort et du courage, minés par l'argent facile de la spéculation et les gains d'aubaine. Si au moins les turbulences boursières actuelles pouvaient conduire à s'interroger collectivement sur les dangers qu'il y aurait à plonger plus profondément dans l'économie spéculative, l'expérience, pour douloureuse qu'elle puisse être, aurait du moins servi à quelque chose.

Mais contrairement à ce que voulait croire Descartes, le bon sens n'est pas forcément la chose la mieux partagée du monde...

 

La Croix, 05/05/2000