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10/02/2007

Henri Guaino est devenu l'unique et indispensable parolier de Nicolas Sarkozy

Entre Socrate et Sigmund Freud, il y a Henri Guaino. Choisi par Nicolas Sarkozy - au printemps 2006 - pour être l'un des écrivains de ses discours, le conseiller référendaire à la Cour des comptes, en disponibilité depuis le 1er février, est désormais son unique et indispensable parolier. Vendredi 26 janvier, à Poitiers, le candidat devait prononcer un discours écrit par son autre plume, l'énarque libérale Emmanuelle Mignon, qui a rejoint son cabinet en 2002. Il l'a retoqué. Motif : « Trop programmatique ». Et sollicité derechef M. Guaino pour lui rédiger un autre texte.

Du coup, Mme Mignon s'occupe des argumentaires, des interventions plus techniques laissant au dernier arrivé les envolées lyriques, les concepts et les éloges. Une situation dont elle ne parait pas souffrir : « Guaino obéit d'abord aux commandes de Sarkozy et s'appuie sur les contributions de l'UMP pour rédiger les discours. Son influence est la preuve que le candidat ne souhaite pas s'enfermer dans une seule famille de pensée. »

Entre les deux hommes, une confiance s'est nouée. La préparation du discours d'investiture du candidat, le 14 janvier, leur a donné l'occasion de longs tête-à-tête, dans le bureau du ministre ou dans ses appartements privés, Place Beauvau. Il a accouché, dit-il, le candidat « de ses envies, de ses idées, de ses intuitions ». « Il fallait tirer le maximum de lui-même », raconte-t-il, évoquant « une maïeutique ». Il lui a encore demandé les « trucs qui [l']avaient ému » ces dernières années. M. Sarkozy a cité sa visite à Yad Vashem, le mémorial de la Shoah à Jérusalem, en 2004, et au monastère de Tibéhirine en Algérie, où sept moines avaient été enlevés pour être ensuite exécutés, en 2006. Deux éléments qui ont immédiatement trouvé leur place dans le discours.

Il a fallu aussi traduire en mots le fameux « changement » dont le candidat désigné voulait persuader son auditoire. Là c'est M. Sarkozy qui a entièrement tenu la plume. L'apparition dans le discours de personnages historiques ou actuels a elle aussi été négociée. M. Guaino a proposé Marie Curie. M. Sarkozy a refusé, ne comprenant pas ce qu'elle venait faire là. Il a ensuite essayé Simone Veil : acceptée. Quand il s'est agi de Victor Hugo, le ministre s'est demandé : « Est-ce que c'est encore politique ? »

L'écriture se fait également en duo. Guaino écrit, toute la nuit s'il le faut. Fait appel à sa mémoire pour retrouver les citations de figures de la gauche, qui agacent tant le PS et le PCF. Recherche sur le site Internet de l'office universitaire de recherche socialiste celles qu'ils auraient oubliées. Puis il envoie son texte au candidat, chapitre par chapitre, qui le rature, impose le rythme, le phrasé. A « enfant d'immigré » proposé par M. Guaino pour évoquer ses racines, il a préféré « enfant au sang mêlé ». M. Sarkozy aime citer cette phrase de Louis-Ferdinand Céline : « Le style c'est final. »

Mais l'influence peut aller plus loin. Il arrive au scribe de proposer de lui-même certaines mesures. L'allocation pour le premier enfant était déjà présente dans le discours de Nîmes en mai 2006, elle est réapparue dans celui de Maisons-Alfort (Val-de-Marne) la semaine dernière : « J'ai senti que je pouvais réessayer », dit M. Guaino, opiniâtre. Le projet « d'union méditerranéenne » proposé, mercredi 7 février, à Toulon, était en gestation depuis le milieu des années 1990 dans l'esprit de son rédacteur. Il a fait une brève apparition dans le discours du 14 janvier, pour revenir sur cinq feuillets, trois semaines plus tard. Question de timing, de lieu, de circonstance, de tactique. « De toute façon, confesse le scribe, c'est Sarkozy qui décide. Il ne prend que ce qu'il croit pouvoir porter. »

Cette influence grandissante a d'abord suscité le trouble. Les plus libéraux de l'entourage du candidat se sont émus de ce virage parfois étatiste. Mais ils se sont finalement tus. Le sénateur Gérard Longuet, qui s'était effarouché des critiques à l'encontre de la Banque centrale européenne, se félicite de leur disparition ; en revanche il ne trouve rien à redire sur le refus de la repentance vis-à-vis de l'Algérie. « Sur le fond, dit-il, c'est la ligne défendue par Emmanuelle Mignon qui est la bonne, celle de la baisse des charges et des prélèvements obligatoires. Mais sur la forme, c'est Guaino qui a raison. Il est bien plus lyrique qu'un énarque ne pourra jamais l'être. »

Au nom de ce principe de réalité « personne ne critique vraiment, explique un proche de M. Sarkozy, parce que Guaino, ça marche ». « Il ne minimise pas son rôle », lâche, ironique, un ministre qui s'agace de sa capacité à tirer la couverture à lui. « C'est un révélateur, souligne le publicitaire Jean-Michel Goudard. Un de ces types qui rendent intelligent. Nicolas aime faire du ping-pong avec lui. »

Et la partie continue. M. Guaino travaille désormais au discours sur « l'ouverture » que prononcera M. Sarkozy le 11 février. Il livrera bientôt sa commande, conscient qu'en politique, « seuls les mots permettent les transgressions ». M. Sarkozy attend le texte pour le reprendre, le patiner, le mettre en bouche. « C'est du travail, confie le candidat. Mais avec de tels discours, j'offre au public quelque chose dont je n'ai pas honte. Aujourd'hui, je cherche moins les applaudissements que les silences. » Puis, dimanche, M. Guaino s'installera au premier rang et murmurera, ainsi que l'ont saisi les caméras de France 2, en même temps que M. Sarkozy les prononcent les mots qu'il a écrits.

 

Philippe Ridet

© Le Monde

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