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18/01/2007

Sarkozya-t-il vraiment changé ?

Candidat. Enfin. Depuis le congrès -d'intronisation de l'UMP, le 14 janvier, Nicolas Sarkozy, désigné par 98 % des voix des militants, se sent un autre homme. Lui-même le dit : « J'ai changé . J'ai compris que l'humanité est une force, pas une faiblesse. » Moment savamment calculé pour une démonstration de puissance, destinée à donner le la de la future campagne. Fini le candidat d'une rupture anxiogène. Le mot ne sera d'ailleurs pas prononcé durant plus d'une heure de discours. Oubliée aussi, le temps d'une journée, la « chiraquisation » récente des propos résumée dans la désormais fameuse formule des « patrons voyous » . Entre les deux postures, celle du libéral pur et dur et celle du gaulliste social, Nicolas Sarkozy cherche la synthèse. « Je veux me tourner vers tous les Français, sans exception », dit-il.

Mais pour quoi faire ? Où le champion de la droite veut-il emmener les Français ? Quelle politique leur propose-t-il ? « Il faudra bien se résoudre à hiérarchiser les priorités, mettre de la cohérence dans la somme de promesses », s'inquiétait, avant le congrès, Pierre Méhaignerie, secrétaire général de l'UMP et président de la commission des Finances de l'Assemblée nationale.

Discours réformateur

Très écouté, ce grand sage, qui pourrait prétendre au ministère de l'Economie si Nicolas Sarkozy l'emportait au second tour de l'élection présidentielle, a eu droit, le 14 janvier, à une première tentative de réponse. De l'avis général, ce dimanche-là, Nicolas Sarkozy a mis davantage de cohérence dans son programme. « Travail, propriété, mérite », titrait le lendemain, dans un excellent raccourci, le quotidien 20 Minutes . Sur scène, c'est le Sarkozy réformateur qui s'est imposé, proposant de plafonner l'ensemble des impôts à 50 % des revenus, réitérant sa promesse de contourner les 35 heures en exonérant de charges sociales et d'impôts les heures supplémentaires, ou celle de réduire le nombre de fonctionnaires. Mais l'autre Sarkozy ? Comment oublier celui qui assène que « le salaire n'est pas l'ennemi de l'emploi » , le 18 décembre 2006, depuis Charleville-Mézières ? Reprenant, presque mot pour mot, le même slogan -  « La feuille de paie n'est pas l'ennemie de l'emploi » - que celui lancé par le candidat Jacques Chirac en février 1995 ?

C'est là, dans ce soudain mimétisme qui s'est installé entre l'ancien et le moderne de la droite, que réside le vrai changement du candidat. Bien plus que dans le discours réformateur du congrès de l'UMP. « On est passé en quelques mois du discours sur la rupture libérale à celui sur la rupture dans la méthode », analyse le politologue Pierre Giacometti, directeur général d'Ipsos. Derrière cette transformation inattendue, un homme, déjà au centre du dispositif chiraquien de 1995 : l'ancien commissaire au Plan Henri Guaino, qui s'est rapproché de Nicolas Sarkozy depuis quelques mois ( lire encadré page 48 ). Un économiste autrefois séguiniste, devenu l'inspirateur en chef des interventions du patron de l'UMP. Tout comme il l'était pour celles de Jacques Chirac en 1995.

Un Chirac à qui Nicolas Sarkozy ne se contente pas d'emprunter ses formules. Il s'inspire aussi de ses méthodes. Reçu à Marseille par le congrès des restaurateurs et hôteliers, il promet immédiatement la TVA à 5,5 % sur la restauration, comme l'avait fait Jacques Chirac en 2002. Avec les suites que l'on sait (le dossier reste gelé). Même s'il ne va pas jusqu'à reprendre à son compte le fameux slogan de la « fracture sociale » , Nicolas Sarkozy distribue, lui, les « droits opposables »  : droit au logement, à la garde des enfants, à l'accueil des enfants handicapés à l'école, à la prise en charge des personnes dépendantes...

Risque de reniement

Tout cela ne serait rien s'il ne s'agissait que d'un discours de circonstance, prompt à ramener à lui un électorat populaire dont on sait qu'il est décisif pour l'élection. Tout à sa volonté de ne pas sombrer dans le syndrome Balladur, victime d'une campagne aux accents trop libéraux en 1995, Nicolas Sarkozy, l'homme qui allait enfin sortir l'économie française de son carcan protecteur, prend le risque de se renier lui-même.

Plus question, par exemple, de diminuer, ni même de stabiliser la dette, comme le préconisait le rapport Pébereau, à l'origine du plan Villepin d'élimination des déficits, à éché-ance 2010. Nicolas Sarkozy pro-gramme, au contraire, une hausse de l'ensemble de la dépense publique de 1,8 % par an (après déduction de l'inflation) pour la législature à venir. Retenant une hypothèse de croissance annuelle (2,25 %) plus réaliste que celle de Jacques Chirac en 2002 (3 %), il évalue non sans une certaine honnêteté les conséquences de ce choix peu rigoureux. Non seulement la dette ne serait pas ramenée à 60 % du PIB en 2010, comme l'a voulu Dominique de Villepin après Michel Pébereau, puisque cet objectif serait repoussé de deux ans, mais, à cette date (2012), un déficit subsisterait, équivalant à 1,5 % du PIB. La philosophie de ce plan pour les finances publiques, Nicolas Sarkozy l'avait résumée au détour de son interview fleuve sur France 2 en novembre dernier : « Je ne veux pas m'enfermer dans une logique comptable. Je table sur la croissance pour réduire les déficits. »

Economistes perplexes

« Nicolas Sarkozy a bien prévu de couper dans certaines dépenses, mais, avec tous ses droits opposables, il augmente le périmètre des crédits publics », constate l'économiste Christian Saint-Etienne. Qui, à l'image de bon nombre de ses collègues, fait part de sa perplexité. « Il y a un an, je trouvais une certaine cohérence dans le programme de Nicolas Sarkozy, qu'on pouvait qualifier de classiquement libéral, affirme-t-il. Son discours s'ordonnait autour du thème du travail qui doit payer. Depuis, il a voulu trop conceptualiser et a perdu en clarté. Veut-il moins d'Etat ? Plus d'Etat ? On ne sait plus. Cela reflète sans doute les divergences entre Henri Guaino et la responsable des études de l'UMP, Emmanuelle Mignon. »

Vision constante

Le député UMP Hervé Novelli, toujours à la pointe du combat pour un plus grand libéralisme économique, voit, lui, dans ce flou le risque de déstabiliser un électorat de droite a priori acquis. « On peut perdre ceux ralliés à Sarkozy sur la base de son discours sur la rupture libérale » , constate-t-il. « L'autre risque, c'est que l'électorat finisse par penser : il va faire du Chirac, et donc pas grand-chose une fois élu », estime pour sa part Pierre Méhaignerie. Sur ce point, le congrès de l'UMP a clairement remis les pendules à l'heure. S'il a singulièrement infléchi son discours, s'il a parfois outrageusement caricaturé sa nouvelle tactique électorale - les « patrons voyous »  -, Nicolas-la-rupture a encore de beaux restes. Et il l'a montré le 14 janvier. Son ode à la « France qui travaille », son amour déclaré à « la République qui fait le plus pour celui qui veut s'en sortir et qui fait le moins pour celui qui ne veut rien faire » signent de sa part une vision constante. « Libéral, il le reste assurément, analyse le politologue Stéphane Rozès, directeur de CSA Opinion. Il l'est parce qu'il croit d'abord à l'individu. De ce point de vue, il y a une grande cohérence entre sa psychologie et sa vision de la société. » Même Hervé Novelli lui décerne ce brevet. « Sarkozy est très attaché à l'idée des libertés comme facteur de progrès, dit-il . Son bouquin [paru en 1999] était titré Libre. Il n'avait pas pour titre "solidaire" ou "participatif" ! »

Mais, comme le souligne Stéphane Rozès, « Nicolas Sarkozy n'est pas Alain Madelin, ce n'est pas un doctrinaire, c'est un pragmatique ». Il sait jusqu'où le libéralisme peut s'acclimater en France. « Il prend en compte les traditions françaises, les réalités, traduit Pierre Méhaignerie. Il veut rassembler, prendre en compte l'électorat populaire, les 44 % d'ouvriers qui se sentent menacés dans leur emploi. » Hervé Novelli l'admet aussi : « Il faut s'adresser à tout le monde, et pas seulement aux chefs d'entreprise, cadres et commerçants. »

« Sa stratégie, aujourd'hui, c'est de répondre à l'attente des Français d'un Etat qui s'engage dans le domaine économique », estime Pierre Giacometti. Analyse confirmée par Stéphane Rozès : « Ils demandent une sécurisation économique et sociale. Nicolas Sarkozy leur dit : l'Etat revient dans le domaine de l'économie. »

Inconvénient de ce glissement populaire, Ségolène Royal ne dirait pas mieux. La liste des points communs avec sa rivale socialiste est confondante : comme elle, il critique les délocalisations, fustige « les dérives de la finance qui ne sont pas acceptables », s'en prend aux « patrons voyous » et appelle de ses voeux « des prises de participation de l'Etat dans des entreprises stratégiques ». En outre, il suggère fortement la mise en oeuvre d'un protectionnisme à l'échelle européenne, sous forme de droits de douane, ou - il n'a pas encore tranché ce point - en ayant recours à la TVA sociale.

Double face

« Sarkozy se distingue toutefois de la gauche en insistant sur la responsabilité individuelle, le travail, le mérite », observe Stéphane Rozès. Toujours, le leader de l'UMP fait la distinction entre le salarié et l'assisté, entre celui qui trime et celui qui se laisser aller. Bref, pour l'heure, les économistes parmi les plus libéraux se disent sereins. Ainsi, Jacques Delpla, partisan de réformes libérales, qui conseillait Nicolas Sarkozy à Bercy en 2004, ne s'inquiète pas de l'évolution de son ancien patron : « Les médias parlent toujours de la répartition et de la redistribution des richesses, jamais de leur production. Le discours politique s'adapte. Il y a toujours eu un Sarkozy libéral, partisan des réformes - Etat, marché du travail - et un Sarkozy interventionniste, comme on a pu le voir avec Alstom. Son discours critique sur la Banque centrale européenne ou en faveur de droits de douane sera sans conséquences, puisqu'on ne trouvera personne en Europe pour appliquer ce programme. Sarkozy fera les réformes parce qu'il veut laisser son empreinte, sa marque dans l'histoire. » Le candidat l'a déjà répété en privé dans plusieurs cénacles. Pas question de réformer au compte-gouttes, à la manière de Jean-Pierre Raffarin. Lui promet d'ouvrir plusieurs chantiers d'envergure dès la première année de son mandat, s'il est élu. « En ouvrant plusieurs fronts à la fois, nous dispersons les mécontentements au lieu de les cristalliser sur un seul sujet, comme Raffarin l'a fait avec les retraites, dit un de ses conseillers. Le résultat, c'est qu'après plus aucune autre réforme n'était possible. » Une forme de passage en force avec une équipe de choc, réduite à quinze ministres ( lire pages 50 à 52 ).

Aujourd'hui, Nicolas Sarkozy s'inscrit volontiers dans la filiation gaulliste. Même s'il envisage cet héritage dans son acception la plus large. « Il y a toujours eu dans le gaullisme une face plébéienne et une face libérale, souligne l'historien Jean-François Sirinelli. De Gaulle a fait les nationalisations, les grands programmes de l'Etat, mais a fait appel en 1958 à l'économiste très libéral Jacques Rueff. » De Gaulle, Chirac, Sarkozy : même lignée, même combat !

Guaino, le conseiller à l'origine du recentrage Un discours qui balance de gauche à droite

C'est l'homme qui a tout bousculé. Celui qui fait grincer des dents dans les hauts cercles de l'UMP. Le discours de Sarkozy contre la mondialisation, contre les délocalisations, contre les patrons voyous ou contre la BCE, c'est lui, Henri Guaino. « C'est un idéologue, il est dans un trip personnel ! Ses flonflons républicains sont d'un autre âge ! » s'insurgent les sarkozystes historiques, qui étaient dans le camp Balladur quand Guaino, lui, servait Jacques Chirac.

En novembre 1994, alors que Chirac ne décollait pas dans les sondages, son directeur de campagne, Patrick Stefanini, avait eu l'idée de faire appel à cet économiste, qui avait dirigé la campagne de Philippe Séguin et de Charles Pasqua en faveur du non au traité de Maastricht. Il fallait donner du souffle au discours du maire de Paris. Et c'est ainsi que Guaino a redonné de l'éclat au gaullisme social un peu fané prôné par Chirac, en le muant en un discours plus novateur sur les valeurs républicaines.

Les idées de cet économiste, passé par Sciences-Po, qui a enseigné l'économie monétaire à Normale sup, mais qui a raté l'Ena, sont jugées trop iconoclastes. Les conseillers de Sarkozy ont exigé de relire ses discours. « Pour préserver une certaine cohérence, explique un proche du ministre. Il y a déjà un écart entre le programme UMP et Nicolas Sarkozy. Avec Guaino, c'est carrément le grand écart ! » La nouvelle plume du candidat de l'UMP a obtenu l'assurance de Nicolas que lui seul pourrait modifier ses discours. Ambiance !

L'homme est, il est vrai, déroutant. Catalogué anti-libéral, il cite en exemple la politique de Jacques Rueff en 1958, et pour légitimer son discours sur la BCE, il en appelle à l'idole des libéraux, Milton Friedman, qui a toujours jugé absurde le principe d'une banque centrale indépendante du pouvoir politique. Viscéralement anti-pensée unique, un brin provocateur, Guaino manie avec aisance les concepts, dégage une vision exaltée et grave du destin de la France. D'une certaine manière, il fascine Sarkozy. Il est surtout, à ses yeux, l'antidote idéal à son image trop libérale.

Conscient qu'un candidat catalogué ami des patrons, ultra-libéral, atlantiste et communautariste avait peu de chances de se faire élire en France, c'est lui qui l'a sollicité. Guaino s'amuse de l'émoi que provoquent ses discours : « J'ai toujours été libéral sur le plan politique et néoclassique sur le plan économique. Je ne vois pas en quoi le droit opposable au logement est incompatible avec un discours sur la compétitivité de l'économie ou la création d'emplois. Et si être libéral, cela se résume à s'extasier devant les types qui se gorgent de stock-options, ce n'est pas ma vision des choses. » Et il ajoute : « L'establishment croyait avoir trouvé en Sarkozy un porte-parole. Il assiste à la douloureuse émancipation de son candidat. »

« Il faut laisser à Sarkozy le temps de se pénétrer de ce discours sur les valeurs républicaines dans lequel beaucoup de militants se reconnaissent. Pour le moment, cela peut paraître un peu plaqué, mais tout cela va se lisser, confie le sénateur Roger Karoutchi, un séguino-sarkozyste historique. Et puis Guaino n'est pas sa seule plume. Il y a aussi Emmanuelle Mignon, conseillère d'Etat, et Cédric Goubet, inspecteur des finances. Cela compense ! » « Nicolas est encore en période de rodage » , confirme Christian Estrosi.

A ceux qui mettent Sarkozy en garde - « Tu en fais trop ! »  -, il répond aujourd'hui : « Je m'en fous, il faut prendre des risques, tous les risques. » Y compris celui d'imposer Henri Guaino à ses troupes.

 

Ivan Best

© Challenges