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27/03/2006

De l'importance des représentations collectives

Le caractère passionnel et confus du débat sur le chômage des jeunes et le CPE n'est pas fortuit. Laissons de côté les thèses habituelles de la manipulation ou du complot politique, tout autant que celles qui postulent une forme d'irrationalité collective. La violence de la réaction populaire, la force inattendue de l'engagement dans l'action collective, notamment pour la jeunesse, dans une société qu'on disait condamnée à l'individualisme et à l'hédonisme postmoderne obligent à chercher à comprendre quels sont les ressorts profonds de la société qui ont conduit à un tel enchaînement implacable de causes et d'effets.

La maladresse du gouvernement et le manque de dialogue social semblent une explication un peu courte. L'impact négatif attendu du CPE sur le fonctionnement du marché du travail aussi. Car si l'on peut douter que celui-ci crée beaucoup d'emplois nouveaux, il est bien certain qu'il ne va pas accroître quantitativement une précarité déjà maximale pour l'immense majorité de ceux qui entrent dans la vie active.

Face à la crise de mai 1968, Georges Pompidou s'était bien gardé de réduire le mouvement étudiant à une simple manipulation gauchiste ou à un classique mouvement de revendications sociales. Il avait, avec la grande hauteur de vue et la profondeur de jugement qui étaient les siennes, diagnostiqué qu'il ne s'agissait pas simplement de réformer l'université mais, qu'à travers les étudiants, c'était le problème même de la jeunesse qui était posé, de sa place dans la société, de ses obligations et de ses droits, de son équilibre moral même. Il ajoutait : « Je ne vois de précédent dans notre histoire qu'en cette période désespérée que fut le XVe siècle, où s'effondraient les structures du Moyen ge (...). À ce stade, ce n'est plus, croyez-moi, le gouvernement qui est en cause, ni les institutions, ni même la France. C'est notre civilisation elle-même (...). Il s'agit de recréer un cadre de vie accepté de tous, de concilier ordre et liberté, esprit critique et convictions, civilisation urbaine et personnalité, progrès matériel et sens de l'effort, libre concurrence et justice, individualisme et solidarité. »

Le diagnostic reste d'actualité avec la difficulté supplémentaire du chômage de masse et de la stagnation. La crise du CPE n'a pas les mêmes modalités que celles de 1968, mais elle en a la profondeur. Derrière les manifestations et les refus, il y a une société désemparée et une civilisation qui doute. Pas plus qu'en 1968, la crise n'est anecdotique ni conjoncturelle : elle renvoie à un grave malaise culturel et sans doute à la psychologie des profondeurs. Les sociétés européennes sont toutes peu ou prou malades et il est sans doute faux de soutenir que la société française l'est davantage que les autres. Mais la société française - comme toutes les autres - est fondée sur un système de représentation collective qui lui est propre et qui la rend plus sensible que d'autres à certaines choses.

La France est culturellement un pays à la fois plus égalitaire et plus méritocratique que le Royaume-Uni ou l'Allemagne. Dans la mythologie, ou si l'on préfère l'idéologie française, la promotion par le diplôme et par la connaissance occupe une place centrale, et la culture générale et le savoir abstrait restent très au-dessus du savoir professionnel et de la technique. Et dans aucun autre pays on ne juge encore autant quelqu'un à cinquante ans sur ses diplômes. On comprend dès lors que la dévalorisation du diplôme et le déclassement des diplômés y soient vécus beaucoup plus mal qu'ailleurs, notamment dans les classes moyennes inférieures et dans les classes modestes. Ayant tout misé sur les stratégies de promotion par l'étude et le mérite scolaire, la grande majorité des familles françaises éprouvent dans le contexte actuel du marché du travail une frustration sans commune mesure avec celle que peuvent ressentir les familles de pays où les voies de la promotion et de la reconnaissance sociales ont toujours été plus diversifiées.

La politique peut toujours modifier la tuyauterie de l'organisation sociale pour en améliorer l'efficacité de son fonctionnement. Ce qui est sans doute nécessaire. Mais elle bute sur les réalités quasi anthropologiques qui ne se transforment que dans la longue durée et avec lesquelles elle doit composer dans la courte durée du plan électoral qui est, par la force des choses, le temps de la réforme en démocratie.

Il est possible que la crise provoquée par le CPE ne soit pas tant due à la problématique de la flexibilité en elle-même qu'à la remise en cause explicite de ces deux principes de l'imaginaire collectif français que sont le principe d'égalité et la méritocratie scolaire. Le traitement particulier fait aux jeunes contrarie le principe d'égalité et les deux ans de période d'essai sanctionnent formellement une dévaluation des diplômes et un déclassement des diplômés qui, pour être bien réels, sont trop en contradiction avec l'idéologie nationale pour être admissibles.

Il est désormais clair que pour réussir à réformer il faudra non seulement rompre avec le sentiment que la réforme participe d'une régression sans fin, mais aussi tenir compte du choc idéologique qui est constitutif de l'identité française d'autant plus portée à la résistance qu'elle est, comme toutes les identités nationales, aujourd'hui en crise.

 

La Croix, 27/03/2006

 

21/03/2006

Non, la France n'est pas frileuse

De toute évidence, le CPE cristallise une crise morale et sociale qui le dépasse, et comme à chaque crise sociale le sempiternel refrain de la France frileuse est de retour. Hantée par son déclin, allergique au risque, tentée par le repli, la France souffrirait d'un syndrome du déni du réel.
Les « insiders », ceux qui sont bien insérés, qui ont un emploi stable, un statut, des protections solides, tous agrippés à leurs avantages, à leurs rentes, à leurs acquis sociaux et qui ne veulent rien lâcher, rien partager seraient les grands responsables de la précarité, du chômage, de l'exclusion.
Un secteur abrité qui accaparerait les gains de productivité du secteur exposé, un secteur public qui vivrait aux crochets du privé et qui ruinerait sa compétitivité, des retraités qui ne cesseraient d'obtenir plus de pouvoir d'achat au détriment des actifs.
Bref, la France serait une société vieillissante et apeurée de rentiers, de fonctionnaires et d'assistés cherchant à s'abriter du grand vent de la concurrence et du progrès derrière la ligne Maginot des acquis sociaux et assumant une sorte de préférence collective pour le chômage de masse comme prix à payer de son immobilité. L'inégalité instrumentalisée derrière le paravent de l'égalitarisme, l'insatiable appétit des « insiders » disposant de tous les pouvoirs économiques, sociaux et politiques comme cause des malheurs des « outsiders » et du déclin français, les « inclus » contre les « exclus »...
Le diagnostic désigne la voie d'une République vertueuse et courageuse fondée sur le partage par tous des sacrifices qu'impose la compétition mondiale et l'acceptation des réalités de l'économie moderne, qui rebat sans cesse les cartes. Thèse brillante, mais infondée.
Qu'importe que dans tous les classements internationaux la France soit l'un des pays les plus attractifs du monde pour les capitaux étrangers, que, selon l'Insee, 13 % des salariés français soient employés dans des filiales d'entreprises étrangères quand ils ne sont que 10 % au Royaume-Uni, en Allemagne ou aux Pays-Bas, et que ces filiales produisent 17 % de la valeur ajoutée du pays contre 10 % il y a dix ans ! Il est entendu que la France est un pays fermé et frileux.
Qu'importe que l'austérité prévale depuis bien longtemps pour tous les salariés, même ceux qui paraissent les mieux protégés ! Dans une étude parue en 2005, le CERC-Association pointait quelques réalités souvent oubliées. Et d'abord celle-ci : en vingt-cinq ans, la part des revenus du travail dans le revenu disponible des ménages s'est effondrée pendant que la part des revenus de la propriété explosait du fait de la stagnation du pouvoir d'achat des salaires. En vingt-cinq ans, en utilisant l'indice des prix à la consommation comme déflateur, le pouvoir d'achat du salaire net n'a augmenté que de 0,2 % à 0,3 % par an, et à structure de qualification constante il a diminué. Si l'on fait la distinction entre privé et public, à structure de qualification constante, il a à peine augmenté dans le privé et significativement baissé dans la fonction publique. Et encore ce tableau est-il enjolivé par le fait que l'indice des prix à la consommation ne tient pas compte des bouleversements de prix relatifs. Ainsi, dans les grandes villes, malgré la revalorisation du SMIC, un smicard n'a-t-il plus aujourd'hui les moyens de se loger décemment. Cette remarque renvoie à une autre réalité qui est celle de la multiplication des travailleurs pauvres, qui, bien qu'ayant un emploi, ne peuvent plus vivre convenablement des revenus de leur travail. Environ 10 % des salariés français gagnent moins que le SMIC, soit le double d'il y a vingt ans, essentiellement à cause de la multiplication des emplois à temps partiel souvent subi.
Le sociologue François Dubet n'a pas tort de dire que la crise qui s'est nouée autour du CPE est la réplique pour les classes moyennes de la crise des banlieues de l'automne dernier. C'est que les prétendus « insiders » ont payé très cher la « modernisation » de l'économie. Car si les retraités des Trente Glorieuses ont accumulé des rentes de situation confortables au moins pour une partie d'entre eux, en revanche les générations suivantes ont subi de plein fouet non seulement l'austérité salariale, mais aussi, dans le privé, la montée de l'insécurité de l'emploi, qui n'a épargné ni les salariés en CDI, ni ceux qui étaient couverts par des conventions collectives généreuses, ni les cadres qui jusqu'au début des années 1990 ne s'imaginaient pas que l'entreprise pourrait un jour se révéler à leur égard d'une aussi froide ingratitude. Mais un autre phénomène a joué un rôle décisif dans le malaise bien réel des « insiders ». François Dubet a encore raison de souligner que « la question du chômage a évincé celle des conditions de travail ». Sociologue des organisations réputé, François Dupuy, dans un petit livre stimulant sur la « fatigue des élites », pointait il y a quelques mois la détérioration du travail induite par la transformation de l'organisation depuis que « la mondialisation a eu pour effet d'inverser la relation de pouvoir entre les fournisseurs et leurs clients ». Le déclin du taylorisme s'est accompagné d'un déclin de la fonction d'encadrement et d'une forme de « déprotection organisationnelle » qui place le cadre au coeur de toutes les pressions, les tensions et les contradictions de l'organisation moderne... Comme le fait remarquer Robert Castel, dans l'organisation posttaylorienne, « l'opérateur est en quelque sorte obligé d'être libre, sommé d'être performant tout en étant largement livré à lui-même » : « Car les contraintes, évidemment, n'ont pas disparu, et elles ont même tendance à s'accuser dans un contexte de concurrence exacerbée (...). Chacun se retrouve ainsi surexposé et fragilisé. » Tout est dit du mal-être des inclus coincés entre la peur de perdre leur travail et leur difficulté croissante à l'assumer. On dit trop vite qu'en 1968 il s'agissait de contester le système et qu'aujourd'hui il s'agit d'y entrer. En réalité, le souhait d'y entrer se combine avec une contestation de plus en plus radicale, tant les sacrifices, qui ont déjà été énormes, paraissent avoir été consentis pour rien et tant ils ne sembleNT servir qu'à gonfler les profits et les revenus des classes dirigeantes. Le CPE, désormais, à tort ou à raison, s'inscrit psychologiquement dans ce sentiment de régression sans fin et de fragilisation croissante. Et la politique se fait aussi avec de la psychologie et des symboles.
Les Français ne sont pas frileux. Mais les politiques réformatrices ne peuvent réussir que si elles prennent en compte la réalité des traumatismes générés par la globalisation et celle des sacrifices déjà consentis par les exclus, mais aussi par la grande majorité des inclus, sans céder à la tentation de les opposer les uns aux autres. Elles ne peuvent réussir que si elles sont enfin capables d'opposer une espérance nouvelle au sentiment d'une chute sans fin indexée sur des exigences de rentabilité du capital exorbitantes et sur l'entrée sur le marché du travail mondial chaque année de quelques dizaines de millions de travailleurs à bas salaires, sans protection sociale, taillables et corvéables à merci.

 

Les Echos, 21/03/2006