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14/02/2006

Les ambiguïtés de la flexibilité du travail

Au moment où la polémique sur la flexibilité du travail fait rage autour des contrats nouvelles embauches et première embauche, il n'est pas inutile d'essayer de clarifier les termes du débat et de renvoyer dos à dos ceux qui placent tous les espoirs de la lutte contre la précarité dans la réglementation du travail et ceux qui à l'inverse ne jurent que par la déréglementation de l'emploi pour vaincre le chômage de masse. Pris en tenaille entre le client et l'actionnaire, bousculé par la révolution de l'information, le travail se métamorphose inévitablement. Le passage de l'organisation taylorienne à « l'organisation apprenante », du fordisme au triomphe du « client roi », l'arrivée sur le marché du travail mondial des multitudes chinoises et indiennes font pencher le rapport des forces économiques du côté du capital. Les règles légales ne peuvent pas empêcher cette mutation. Les protections liées au contrat à durée indéterminée n'ont pas empêché depuis la fin des années 1970 les raz-de-marée successifs des licenciements économiques. Plus de souplesse est une exigence incontournable de l'économie globale. De là à tenir le droit du travail pour le principal responsable de la persistance du chômage de masse, il y a un pas qu'on ne peut pas franchir.

Sans doute la protection de l'emploi accroît-elle le coût du travail et exerce-t-elle un effet négatif sur la croissance en freinant les ajustements nécessaires dans une économie globale qui vit en flux tendu et où la rapidité d'adaptation aux chocs technologiques et aux déplacements de la demande est une condition du succès. Mais, en contribuant à stabiliser la relation de travail, elle favorise aussi l'investissement personnel, la construction des compétences et la hausse de la productivité. Sans doute, la protection de l'emploi existant contribue-t-elle à consolider un noyau dur d'emploi stable et à reporter l'essentiel des ajustements sur une grande masse d'emplois précaires. Mais le dualisme du marché du travail existe aussi dans les économies où la protection de l'emploi est très faible car les conditions de l'échange international et le progrès technique dégradent la situation des moins qualifiés.

Après examen des études disponibles sur ce sujet, la très libérale OCDE reconnaissait dans son édition 2004 des « Perspectives de l'emploi » que « les conclusions quant au rôle de la protection de l'emploi sur les taux d'emploi et de chômage agrégés restent mitigées, aussi bien dans les études théoriques que dans les études empiriques ». Il semble en revanche que les effets soient négatifs sur l'emploi des jeunes et des femmes. Les comparaisons internationales sont en réalité bien délicates à manier tant il est difficile de faire la part des choses entre les réglementations, le système institutionnel, les politiques de l'emploi, les politiques macroéconomiques, la démographie... Ainsi ne contribue-t-on pas à clarifier le débat en usant et en abusant de l'exemple anglais. Depuis l'accession de Tony Blair au pouvoir en 1997, malgré la plus grande flexibilité du travail, la création d'emplois n'a pas été meilleure au Royaume-Uni qu'en France et la baisse du taux de chômage à peine supérieure malgré une croissance bien plus faible de la population en âge de travailler. Par ailleurs, sur les quinze dernières années, l'OCDE ne recense aucune réforme significative visant à accroître la flexibilité de l'emploi au Royaume-Uni. Il est par conséquent difficile de relier directement la performance britannique à la déréglementation du travail. On l'expliquerait beaucoup mieux par la généralisation du temps partiel, par la création d'emplois imputable au secteur public (de l'ordre de 50 % des emplois créés depuis 1997), par la progression fulgurante du nombre d'actifs souffrant d'une incapacité au travail ou d'une maladie de longue durée (plus de 2,5 millions), par le durcissement des conditions d'indemnisation du chômage et surtout par une politique macroéconomique qui s'est révélée très efficace depuis le flottement de la livre en septembre 1992, qui a stimulé la croissance britannique des années 1990 et assaini la situation des finances publiques quand la croissance française était étouffée par la politique du franc fort. Dans la performance britannique, la flexibilité monétaire a sans doute joué un plus grand rôle que la flexibilité du travail. La création de 2 millions d'emplois en France entre 1997 et 2001 quand la zone euro sort de la politique de monnaie forte plaide en ce sens.

Tout se passe comme si le volume total de l'emploi dépendait surtout du rythme de la croissance dès lors que la réglementation du travail n'est pas excessive : l'entrepreneur crée davantage de l'emploi parce qu'il en a besoin que parce qu'il peut licencier sans contrainte et sans coût. L'Espagne, classée par l'OCDE parmi les pays les plus rigides, enregistre des performances remarquables sur le front de l'emploi depuis qu'elle connaît un rythme de croissance soutenu.

En tant que telle, la flexibilité n'augmente pas le volume global de l'emploi mais peut accélérer la reprise de l'emploi quand la croissance revient. En réduisant l'attentisme des employeurs, elle contribue à accélérer et à amplifier le redémarrage de la croissance. A l'inverse elle rend l'emploi plus réactif au ralentissement de l'activité. De la même manière, elle joue un rôle vertueux de rééquilibrage au voisinage du plein emploi. Mais elle peut avoir un effet déstabilisant dans un contexte de chômage de masse et de croissance molle. Au bout du compte, seul le plein emploi peut assurer efficacement la stabilité de l'emploi et l'amélioration des conditions de travail parce qu'il rééquilibre le rapport de force économique au profit du travail. La reprise de l'emploi à la fin des années 1990 s'est naturellement traduite par un regain du CDI, un recul du temps partiel et des CDD dans les embauches, et une augmentation des entrées et sorties du marché du travail qui reflète la plus grande facilité à changer d'emploi.

Au demeurant le diagnostic porté sur l'excessive rigidité de l'emploi en France mérite d'être nuancé. Si l'on se réfère à l'indice de rigueur global de la protection de l'emploi construit par l'OCDE, la France est relativement plus flexible que la majorité de ses partenaires européens s'agissant du CDI et des procédures de licenciement collectif, en revanche la réglementation sur les emplois temporaires y est bien plus contraignante. Une étude sur quatorze pays européens publiée en 2002 dans la revue de l'OFCE montrait que si la rigidité salariale est relativement forte en France, en revanche l'ajustement de l'emploi à la production y est très rapide. En tout état de cause, l'accroissement de la flexibilité ne peut s'envisager que dans le cadre d'une stratégie de croissance plus globale que la simple approche par la déréglementation et d'une sécurisation plus grande des parcours individuels qui la rende socialement et psychologiquement acceptable.

 

Les Echos, 14/02/2006