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30/01/2006

Salaires des fonctionnaires, l'impossible accord

Chaque année, c'est la même chose : imperturbablement se déroule sous nos eux le psychodrame de la négociation salariale dans la fonction publique. Enjeu principal de la discussion, la valeur du point d'indice. Pendant longtemps, le rituel a bien fonctionné. C'était l'époque des Trente Glorieuses où la politique des revenus cherchait à répartir équitablement les bénéfices de la croissance en suivant au plus près les gains de productivité. Puis, il y a eu la grande période de l'inflation où les salaires ont progressé plus vite que les prix. Les choses se sont gâtées avec la désinflation, le ralentissement de la croissance et le resserrement de la contrainte budgétaire de l'état. Pour les salariés du privé comme du public, le temps des vaches maigres dure depuis vingt ans. Les 35 heures, le chômage de masse, la concurrence des pays à bas salaire pèsent lourdement sur l'évolution du pouvoir d'achat dans le secteur privé où seul le salaire minimum a à peu près tiré son épingle du jeu. Les critères de Maastricht, les déficits budgétaires accumulés depuis un quart de siècle et l'endettement public pèsent sur l'évolution du pouvoir d'achat des fonctionnaires.

Le système hérité des Trente Glorieuses ne fonctionne plus. Pris dans le grand tourbillon de la concurrence mondiale, sans pouvoir de négociation, les salariés du privé ont le sentiment que toute augmentation consentie aux fonctionnaires est l'effet d'un privilège. Courant derrière les déficits, le gouvernement considère toute concession comme excessive. Quant aux fonctionnaires, ils ont la conviction d'être brimés et de faire les frais d'une situation des finances publiques et de l'économie dont ils ne sont pas responsables.

Tous les points de vue en présence ont leur logique. On met en avant le salaire moyen plus élevé dans la fonction publique que dans le secteur privé. On oublie que la structure des qualifications n'est pas la même et que si les faibles qualifications sont mieux traitées dans la fonction publique, à l'inverse, les qualifications élevées y sont nettement moins bien traitées que dans le privé. La logique budgétaire oppose la dérive de la masse salariale à la baisse du pouvoir d'achat du point d'indice qui est en quelque sorte l'étalon de mesure de la rémunération dans la fonction publique. C'est faire comme si l'effet d'érosion d'un point dévalué sur les avancements de carrière et l'ancienneté ne constituaient pas une forme de spoliation, alors même que l'écart des salaires de fin de carrière n'a cessé de se creuser depuis vingt ans entre le privé et le public, au moins pour les pouvoirs de qualification moyens ou élevés. Un agrégé de mathématiques ou de physique gagne en moyenne 25 % de moins qu'un ingénieur débutant du privé et pas loin de 50 % de moins en moyenne en fin de carrière.

Le point le plus délicat est sans doute l'utilisation de l'indice des prix pour mettre en évidence des augmentations de pouvoir d'achat souvent inférieures à 1 %. Héritage du bon vieux temps où tous les prix augmentaient à peu près de la même manière, l'utilisation de l'indice des prix à la consommation comme modérateur des salaires se heurte aux énormes variations de prix relatifs, qui sont désormais monnaie courante et qui invalident la notion de panier moyen de consommation qui sous-tend la construction de l'indice. D'où un décalage croissant entre la perception par les ménages de l'évolution de leur pouvoir d'achat et la statistique qu'on leur oppose. Il est probable que pour beaucoup de salariés, le pouvoir d'achat baisse réellement depuis des années et qu'ils ont le sentiment souvent fondé de se faire gruger.

Entre le budget qui a ses contraintes et le fonctionnaire qui ressent la dégradation de son niveau de vie, sans espoir que les choses s'améliorent, les points de vue, également légitimes, sont inconciliables et l'amertume grandit. Avec 0,5 % d'augmentation du point en 2006, on est au maximum de l'effort raisonnable pour les finances publiques. Mais le compte n'y est pas, et de loin, pour les fonctionnaires. Il n'y a pas d'issue sauf à changer de méthode. Programmer la diminution des effectifs ne suffira pas. S'il y a d'importants gisements de productivité à exploiter, il faut faire face en même temps à de nouvelles demandes sociales et il y a à peu près autant d'agents publics en France qu'au Royaume-Uni pour une population un peu plus élevée et davantage dispersée sur le territoire. Pour avancer, il faut maintenant commencer par discuter sérieusement de la réforme de l'état, de ses missions, de son organisation, de façon à se redonner des marges de manoeuvre et les moyens de remotiver les fonctionnaires.

Ensuite, il est temps de prendre conscience que l'austérité n'est en aucun cas un moyen de sortir rapidement de l'étranglement budgétaire. On en sort que par le retour de la croissance qui remplit les caisses et allège la facture de la fracture sociale. Les clés sont sans doute dans la prospective, dans l'évaluation des politiques publiques, dans la mesure de la productivité de la dépense et dans une individualisation plus marquée des rémunérations, une décentralisation accentuée de la gestion des ressources humaines, en même temps qu'une plus grande cohérence globale. Malgré la réforme budgétaire, il n'est pas sûr que ce chantier-là ait été réellement ouvert.

 

La Croix, 30/01/2006

 

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