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02/01/2006

La France vit au-dessous de ses moyens

On connaît les chiffres que le rapport Pébereau a récemment rappelés : une dette publique qui a explosé en vingt-cinq ans pour atteindre le montant faramineux de 1 100 milliards d'euros, soit 66 % du PIB, sans compter ce qui s'apparente à des engagements hors bilan. Doit-on pour autant en conclure que « la France vit au-dessus de ses moyens » et que les générations actuelles qui tirent des chèques sur les générations futures doivent se serrer la ceinture pour rembourser leurs dettes ?

Un agent économique vit au-dessus de ses moyens s'il consomme davantage qu'il ne gagne. La France, c'est tous les agents économiques qui résident en France. Sa situation comptable s'obtient par l'agrégation des comptes des entreprises, des ménages et des administrations publiques. Tout compte fait, loin de consommer plus que son revenu national, globalement, la France épargne, elle épargne même beaucoup, pour la bonne et simple raison que les ménages français consomment plutôt moins que leurs homologues des autres pays développés.

Pendant plus d'une décennie, la France a non seulement épargné pour elle-même, mais aussi pour le reste du monde. De sorte qu'aujourd'hui, si les non-résidents détiennent à peu près la moitié des titres de la dette publique française, les résidents français détiennent un montant équivalent de créances sur les non-résidents. En somme, tout se passe comme si l'épargne française finançait la totalité de la dette publique. Comptablement, les Français prêtent à l'État qui leur verse des intérêts financés par leurs impôts.

À vrai dire, avec une épargne élevée, une consommation relativement faible, une main-d'oeuvre largement sous-employée, un taux de croissance inférieur à son potentiel, la France vit plutôt au-dessous de ses moyens qu'au-dessus et une politique d'austérité ne ferait dès lors qu'aggraver la situation et creuser les déficits sous l'effet de la baisse de rendement de l'impôt. Le problème de la France n'est pas financier, mais macroéconomique. La crise française n'est pas dans l'endettement de l'État, mais dans la faiblesse de la croissance et dans le chômage de masse qui sont les principales causes des déficits.

Il n'est pas douteux que l'État, la Sécurité sociale et les collectivités territoriales dépensent trop par rapport à ce que rapporte actuellement la fiscalité et que le secteur public ne peut vivre indéfiniment à crédit. Non parce que les générations futures seraient sacrifiées, mais parce qu'une politique d'endettement fait le jeu des rentiers au détriment de ceux qui ne peuvent pas épargner et qui sont condamnés à payer des impôts pour financer les intérêts versés à ceux qui peuvent épargner du fait de leurs revenus élevés. Ce qui n'est pas un problème quand les taux d'intérêt réels sont très bas et l'argent emprunté correctement investi, mais qui le devient quand les taux réels sont élevés et quand l'argent a été gaspillé. L'autre raison de mieux maîtriser les finances publiques est que, les déficits d'aujourd'hui étant les impôts de demain, ils incitent les Français à épargner davantage quand il faudrait qu'ils consomment plus. Une gestion plus rigoureuse des finances publiques s'impose donc. Mais elle ne doit pas prendre la forme d'une hausse des impôts et d'un rationnement aveugle de la dépense publique et des transferts sociaux.

Pour tenter de sortir de cette contradiction, le gouvernement a choisi de désendetter l'État et corrélativement d'endetter les ménages. C'est dans cette perspective qu'il faut situer le projet d'hypothèque rechargeable. Il y a une certaine logique dans cette démarche si l'on veut bien admettre que, dans les situations économiques difficiles, le budget de l'État joue un rôle d'intermédiation financière et que, d'une certaine manière, l'État emprunte à la place des ménages. Ce n'est pas un hasard si, à l'exception des États-Unis où à la fois les ménages et l'État sont surendettés, les pays où l'État est le plus endetté sont ceux où les ménages le sont le moins et vice versa. Les ménages danois sont trois fois plus endettés que les ménages français et les ménages anglais et canadiens deux fois plus. La question se pose donc de savoir ce qui est préférable, du surendettement de l'État ou de celui des ménages.

On peut aussi sortir de la contradiction en travaillant sur la relance économique, sur l'emploi et sur la productivité de la dépense publique. Mais cela suppose qu'on soit davantage préoccupé par l'avenir qu'obsédé par le passé, davantage soucieux d'accroître les revenus futurs qu'obnubilé par le remboursement de la dette. Il ne sert rien de polémiquer sur les causes de l'endettement - ce qui est fait est fait - ni de dramatiser, ce qui conduit à plomber un peu plus le moral des ménages alors que la faillite n'est pas à l'ordre du jour.

Dans le calcul économique, seul compte l'avenir et donc la seule question qui vaille est de savoir comment désormais chaque nouvel euro prélevé par l'emprunt ou par l'impôt va être utilisé. À condition bien sûr que la politique monétaire de la BCE ne vienne pas étouffer l'activité en contribuant, comme la politique du franc fort au début des années 1990, à fabriquer de la récession et à faire exploser la dette...

 

La Croix, 02/01/2006

 

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