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06/12/2005

De la haine de soi

Bien que le masochisme national soit un vieux penchant français, il faut bien constater que la haine de soi est en train de battre dans notre pays un record historique. De nos valeurs, de nos principes, de nos moeurs, de nos traditions intellectuelles, politiques, de nos savoir-faire, tout serait à jeter. Il n'est pas jusqu'à notre histoire elle-même qui ne dût être réécrite tant elle recèlerait de fautes dont l'expiation serait la condition de notre entrée de plain-pied dans une modernité qui se dérobe encore devant nous.

Face à l'ampleur de la crise de société que révèlent les événements récents dans les banlieues, un vent de panique semble s'être levé qui porte en lui non la remise en cause de ce que nous faisons mais le reniement de ce que nous sommes. On savait déjà qu'il nous fallait expier le cartésianisme, le jacobinisme, l'égalitarisme, l'universalisme. Il nous faudrait maintenant expier le républicanisme, le gaullisme, le colonialisme, le bonapartisme. N'en doutons pas, il nous faudra bientôt expier les Croisades.

Ce n'est pas que la France dans son histoire - qu'on enseigne par ailleurs si peu - n'ait pas commis de fautes, comme toutes les autres nations. Est-ce une raison pour criminaliser toute l'Histoire de France ? Pour condamner en bloc toutes les guerres de la Révolution et de l'Empire et toute l'histoire coloniale ? Le Code civil serait-il entaché des exactions de la Grande Armée et Jules Ferry - « Ferry Tonkin », comme disait Clemenceau - mis au ban de l'humanité à cause de la conquête de l'Indochine ? Imagine-t-on les Américains vouer aux gémonies leurs Pères Fondateurs parce qu'il n'ont pas aboli l'esclavage ? En 1958, Camus, lui-même déchiré par le drame algérien, écrivait : « Il est vain de condamner plusieurs siècles d'expansion européenne, absurde de comprendre dans la même malédiction Christophe Colomb et Lyautey. Le temps des colonialismes est fini, il faut le savoir seulement et en tirer les conséquences... Il est bon qu'une nation soit assez forte de tradition et d'honneur pour trouver le courage de dénoncer ses propres erreurs. Mais elle ne doit pas oublier les raisons qu'elle peut avoir encore de s'estimer elle-même. C'est en fonction de l'avenir qu'il faut poser les problèmes, sans remâcher interminablement les fautes du passé. » Et il ajoutait : « En politique, on n'expie rien. On répare et on fait justice. »

Il y a une façon constructive de dénoncer la faute de la nation comme une trahison des valeurs qui la fondent : Camus à propos de l'Algérie, Péguy à propos de l'affaire Dreyfus. Il y en a une autre qui se complaît dans le masochisme et qui rabat toute la politique sur la « repentance » : celle qui tend aujourd'hui à devenir dominante. Résultat : non seulement le devoir d'agir tend à s'effacer derrière le « devoir de mémoire », mais en outre la force d'intégration de la société tend à s'effondrer sous le poids du doute et de la culpabilité. Qu'a donc à offrir une société qui ne croit plus en elle-même ? Comment se faire aimer quand on se déteste ? Et si la faute n'est pas dans ce que l'on fait mais dans ce que l'on est, comment résoudre le problème ? Historiquement la politique de la table rase n'a jamais mené nulle part sinon aux plus grands drames.

Au demeurant, que serait cet homme nouveau qui ne s'insérerait pas dans une histoire, dans une culture ? Serait-il plus ouvert à l'autre, plus tolérant envers la différence ? Mais pour reconnaître la personnalité de l'autre, encore faut-il être assuré de sa propre identité. L'homme sans héritage, sans affiliation, sans appartenance ne serait pas un citoyen du monde mais un zombie. Mais celui-ci correspondrait peut-être assez bien à cet homme sans attache qui serait le produit d'une économie globale enfin venue à bout de l'exception culturelle et de l'Etat-nation et qui aurait sorti l'homme de l'histoire pour l'enfermer dans l'éternel présent de la consommation, de la finance et de la communication. Dans le rêve de l'avènement d'un marché planétaire parfait et indifférencié, il n'y a de place ni pour l'héroïque ni pour le tragique de l'histoire et pas davantage pour la gratuité du savoir et de la haute culture. Ce rêve est un fantasme : si la mondialisation économique offre un contexte favorable au dénigrement de l'Etat-nation, celui-ci ne débouche pas sur le désarmement de la revendication identitaire mais sur son déplacement et sa radicalisation. A l'échelle supranationale c'est la crispation religieuse qui saute aux yeux. A l'échelle infranationale c'est la crispation communautaire, corporatiste et localiste qui s'impose.

C'est le grand paradoxe de notre temps : la quête de l'hypermodernité ressuscite les pires archaïsmes. Il n'y a pas beaucoup à gagner mais beaucoup à perdre à remplacer des grandes nations fières d'elles-mêmes par de petites tribus revendicatives et agressives. Il y a grand risque qu'à cultiver la haine de soi, on nourrisse la haine de l'autre. C'est à cette aune qu'il faut jauger de la pertinence d'une politique de rupture : rompre avec ce que nous faisons depuis trente ans et qui échoue pourrait être salutaire, mais rompre avec ce que nous sommes serait plus périlleux. Au demeurant, il ne faut pas se tromper de diagnostic. Il n'y a pas de crise spécifique des banlieues, encore moins une poussée irrésistible du racisme français qui appellerait une remise en cause radicale de tout ce qui fonde notre pacte national. Il y a une crise générale de la sociabilité sur fond de l'effondrement du sentiment d'appartenance à une communauté de destin.

On ne résoudra pas ce problème en affaiblissant l'imaginaire collectif et la culture commune, en renvoyant chacun à ses origines, à son ethnie, à sa religion, en poussant chaque groupe, chaque corporation, chaque territoire à tirer son épingle du jeu au détriment de tous les autres. On ne reconstruira pas une nation fraternelle en dispensant les enfants des banlieues d'étudier Descartes, Racine ou Michelet, mais en les donnant en partage aux enfants des banlieues et à ceux des beaux quartiers. Nous ne résoudrons pas non plus la crise française en laissant les programmes scolaires à la seule discrétion des experts. Bien sûr il faut faire attention de ne pas asservir le savoir à la propagande. Lucien Febvre avait raison d'affirmer qu'on doit demander à l'historien non pas de dire si, oui ou non, Vercingétorix et Jeanne d'Arc sont des héros nationaux mais d'« expliquer » ces personnages historiques. Quoi de plus politique en revanche, au sens le plus noble du terme, que de savoir ce qu'est une instruction française à l'heure de la mondialisation et d'Internet, quel est le contenu de ce que Senghor appelait joliment « la francité » ? Mais imagine-t-on aujourd'hui un ministre de l'Education écrivant l'équivalent de l'admirable lettre de Jules Ferry aux instituteurs sur l'enseignement de la morale ? C'est là que le bât blesse : ce que la IIIe République a fait si bien au tournant du XIXe et du XXe siècles, et la IVe dans l'immédiat après-guerre, la politique française répugne de nos jours à le faire. Peut-être parce qu'elle ne croit plus assez à la France, ou peut-être parce qu'elle ne croit plus assez à la politique.

 

Les Echos, 06/12/2005