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28/11/2005

Contre une société balkanisée

On se tromperait lourdement en interprétant les violences de ces dernières semaines comme l'expression d'une crise des banlieues ou de l'échec de l'intégration des populations issues de l'immigration. En réalité, elles ne sont que l'une des manifestations parmi d'autres d'une crise plus vaste et plus profonde de la société dans son ensemble. Il ne s'agit pas tant de prendre des mesures pour rééquilibrer l'emploi en faveur de soi-disant minorités visibles, victimes d'une exclusion délibérée, que de recréer une sociabilité dont l'effondrement laisse progressivement la place à une sorte de balkanisation sociale dans laquelle chaque individu, chaque catégorie, chaque corporation cherche à tirer son épingle du jeu au détriment de tous les autres.

Certes, nous savons depuis Adam Smith, le père fondateur de la science économique, que l'intérêt personnel est un puissant moteur du progrès de tous. Mais pour que la satisfaction de l'intérêt personnel engendre le progrès collectif, il faut que certaines conditions soient remplies. L'homo economicus ne peut pas être un atome isolé et autosuffisant. Il n'y a pas d'économie sans société et il est entendu que si l'homme cherche sa propre satisfaction, il n'en est pas moins un « animal social ».

La concurrence n'est qu'un mode de régulation sociale parmi d'autres, comme la prise de parole ou l'action collective. La récompense et la sanction matérielles ne sont que des formes de motivation parmi d'autres comme le sentiment d'appartenance, le sens de l'honneur ou la fierté. À quoi sommes-nous confrontés sinon à un processus long, qui tend à s'accélérer, de déclin des organisations et des sociétés ?

Deux mouvements y contribuent puissamment : d'abord ce culte effréné de la vitesse, du flux tendu, du temps réel, de l'instantanéité qui tire le projet individuel et collectif au profit de la réactivité. Ensuite, ce règne sans partage de l'argent-roi qui place la rentabilité financière et le profit au-dessus de tout, qui en fait le seul critère de l'accomplissement individuel, comme de la performance sociale, et qui détruit toutes les valeurs d'intégration. Et comme, bien sûr, le temps c'est de l'argent, ces deux mouvements se nourrissent l'un l'autre. Tout ce qui n'a pas immédiatement une valeur marchande ne compte pas. L'économie n'y trouve pas son compte car elle y perd la pensée stratégique, le sens de l'investissement à long terme et du développement durable. La civilisation n'y trouve pas non plus son compte car lorsque le citoyen s'efface derrière le client et l'actionnaire, la culture derrière l'employabilité, et la morale derrière l'appât du gain, ce n'est certainement pas l'individu des Lumières qui triomphe.

On mesure le danger qu'il y aurait à se contenter de s'adapter à cette érosion de tout ce qui fonde les organisations et les institutions et qui pulvérise les grandes sociétés ouvertes en une multitude de petits groupes refermés sur eux-mêmes. Il n'y a pas d'issue dans une économie et une politique qui se réduirait progressivement au marketing et à la segmentation de leur clientèle. Il faudra bien se résoudre à rouvrir le débat sur l'intérêt général et à cesser de prendre la crise morale pour une crise du moral, et la crise de la société pour une crise sociale. Si le sentiment d'appartenance à une communauté de destin n'existe pas, il est vain de parler d'intégration, de lutter contre les discriminations ou les inégalités, il est inutile de parler de solidarité ou de civisme ou d'appeler à la mobilisation collective.

Le combat se gagne sur les deux fronts primordiaux de l'économie et de l'école. De l'économie d'abord, parce qu'il serait suicidaire de s'adapter à la précarité plutôt que de la combattre, parce qu'il serait désastreux de dissoudre tout le service public dans la logique de la rentabilité, parce que la crise morale continuera de s'accentuer si l'objectif du plein-emploi n'est pas la priorité et même l'obsession de toutes les politiques économiques. Le meilleur remède contre les discriminations à l'embauche, ce ne sont ni le CV anonyme, ni les quotas, mais le plein-emploi. Le meilleur remède contre la désocialisation dans une société fondée sur la valeur travail, c'est que les enfants voient leurs parents se lever le matin pour aller travailler et s'enrichir par l'effort et par le mérite.

L'autre front décisif, c'est celui de l'instruction : on ne construit pas une société sur l'éclatement de l'imaginaire collectif en une multitude d'imaginaires individuels de moins en moins capables de communiquer les uns avec les autres. C'est à l'école que se noue cette triple crise des valeurs, de la culture et de l'autorité, qui pulvérise toutes les formes de sociabilité. C'est là, puisqu'il n'y a plus de conscription, que se fabrique le sentiment d'appartenance à une communauté de destin, là qu'à travers une culture et des valeurs partagées, l'échange, la communication, la solidarité, la citoyenneté deviennent possibles. Question de moyens et d'organisation, sans doute, mais peut-être surtout d'ambition pour l'école, d'exigence intellectuelle. C'est en tirant l'instruction vers le bas qu'on creuse le plus dangereusement les inégalités. C'est en exigeant le moins possible et en mettant l'élève au-dessus du maître qu'on perd toute chance de faire participer à la même société l'enfant des banlieues difficiles et celui des beaux quartiers.

 

La Croix, 28/11/2005

 

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