Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

31/10/2005

Le retour de la rente et de la spéculation

Deux spectres hantent le capitalisme et l'économie de marché, et menacent sans cesse de les anéantir : la rente et la spéculation. La condition de l'efficacité et de l'acceptabilité de ce système réside dans le fait que, grosso modo, les revenus de chacun dépendent de sa contribution à la prospérité collective. Le capitalisme est fondé sur une morale de l'effort et du risque sans laquelle le dynamisme entrepreneurial n'est certainement pas concevable.

Dans ce système de valeurs tourné vers la productivité et l'innovation, il n'y a pas de place pour l'enrichissement sans cause ni pour le jeu. Le gain d'aubaine est certes inhérent au capitalisme comme le jeu spéculatif est inhérent à l'économie de marché. C'est une des caractéristiques de la propriété de générer des effets de rente comme c'est une caractéristique des marchés de susciter des paris sur l'avenir. Tout est question de proportions.

Tant que la rente et le pari spéculatif sont secondaires, ou si l'on préfère périphériques, la cohérence éthique et économique du système ne se trouve pas remise en cause. La recherche de la maximisation de la rente peut même être un facteur d'innovation et le spéculateur qui achète quand les cours sont bas et qui vend quand les cours sont hauts peut contribuer à stabiliser les prix.

On connaît le meilleur antidote à l'excès de rente et de gains spéculatifs, c'est la concurrence. Mais elle ne fonctionne pas toujours bien et il arrive périodiquement que la rente et la spéculation prennent une place tellement prépondérante qu'elles dérèglent tout.

Que la fortune de l'industrie pharmaceutique ou celle de l'industrie pétrolière reposent principalement sur des effets de rente ne pose pas en soi de problème particulier. Mais que cette fortune devienne excessive, insolente et la question de sa légitimité ne peut manquer de se poser. On sent bien de ce point de vue que le débat sur les brevets dans le domaine de la génétique n'est pas anecdotique, comme ne le sont pas les débats sur les profits des compagnies pétrolières ou sur l'accès aux médicaments pour les pays en voie de développement.

Entre l'incitation à investir que procure le droit de propriété exclusif et le surprofit qui découle de l'excès de rente, l'équilibre est naturellement difficile à trouver, comme il est difficile à trouver entre la spéculation nécessaire à la liquidité des marchés et le jeu spéculatif qui se rémunère grassement sur le dos de ceux qui produisent. Car le problème de fond est bien là : ceux qui gagnent du pouvoir d'achat sans rien produire le prennent forcément à ceux qui produisent. On ne s'enrichit pas en dormant et en jouant sans appauvrir ceux qui travaillent et qui créent.

Puisque l'on ne peut pas éliminer tous les gains d'aubaine, la question de leur appropriation est cruciale. Les pays producteurs de pétrole l'ont compris depuis longtemps en refusant de laisser toute la rente pétrolière aux grandes compagnies privées occidentales. Le débat sur l'ISF et la résidence principale est avant tout un débat sur l'appropriation de la rente foncière. Le débat sur la privatisation d'EDF est un débat sur l'appropriation de la rente électrique. Le service public restitue la rente aux usagers, tandis que l'entreprise privée la donnera à ses actionnaires.

Avec l'urbanisation croissante qui renchérit le foncier, la raréfaction de certaines matières premières face à une demande croissante, les pénuries d'eau et d'énergie prévisibles, la multiplication des brevets sur les organismes génétiquement modifiés, les effets de rente sont en train d'exploser. Corrélativement l'économie spéculative retrouve une nouvelle vigueur non seulement à la Bourse et sur les marchés de matières premières mais aussi sur l'immobilier, sur les start-up des nouvelles technologies de l'information et des biotechnologies, comme si l'explosion de la précédente bulle immobilière et celle de la bulle de la nouvelle économie étaient déjà oubliées. On spécule sur tout et d'abord sur les rentes futures. Les dirigeants des grandes entreprises sont payés avec des stock-options indexées sur des cours boursiers travaillés par la spéculation. Les hedge funds, les fonds de « LBO » et les fonds d'investissement achètent et revendent à tour de bras des actifs financiers, des immeubles et des entreprises, faisant monter artificiellement leurs prix. Une PME peut être vendue et rachetée quatre fois en dix ans et voir son prix multiplié par quatre.

À la fin des fins, qui paye ces plus-values qui ne correspondent pour l'essentiel à aucune création de richesse, sinon ceux qui ont de plus en plus le sentiment de s'appauvrir en travaillant ? Claude Bébéar président du conseil de surveillance d'AXA, part en guerre contre le « court-termisme » de la finance anglo-saxonne ; Michel David Weil, ancien dirigeant de la banque Lazard, s'indigne de la sacralisation de la Bourse ; Jean Peyrelevade, ancien président de l'UAP et du Crédit lyonnais, dénonce les effets pervers des stock-options (lire page 15). La politique, elle, est étrangement absente. Quand les dirigeants des pays développés se décideront-ils à prendre ces problèmes au sérieux et quand l'Europe se décidera-t-elle à jouer en la matière le rôle salutaire qui devrait être le sien ?

Sans l'éthique du capitalisme, le capitalisme peut-il longtemps survivre ?

 

La Croix, 31/10/2005

 

25/10/2005

Sortir des affrontements idéologiques du XIXe siècle

Tout le monde conviendra sans doute aisément que le débat public qui s'amorce dans la perspective de la prochaine échéance présidentielle ne s'annonce pas à la hauteur des défis et des remises en question auxquels le pays a le sentiment de se trouver confronté. Mais il serait faux de faire porter à la seule classe politique la responsabilité d'une défaillance qui est en réalité collective. Les chefs d'entreprise si prompts à vilipender les élus ont leur part de responsabilité et les rentiers de la finance qui veulent toujours plus ne sont pas moins coupables que les corporatistes de tout poil, les thuriféraires des avantages acquis et du statu quo ou les intellectuels qui exploitent sans retenue le fonds de commerce de la dénonciation sans jamais se risquer à proposer quoi que ce soit.

Pour que le débat vire à ce point à la caricature, il a bien fallu que tout le monde y mette du sien, que chacun préfère l'anathème et l'excommunication à la critique argumentée et que, pour le plus grand nombre, le slogan soit finalement plus convaincant que le raisonnement. Que le Premier ministre se risque à disserter sur le patriotisme économique et le voilà taxé de chauvinisme. Que le président de l'UMP ose parler de préférence communautaire et le voilà classé comme protectionniste. Que M. Strauss-Kahn ose enfin ouvrir le débat sur la TVA dans l'économie mondialisée et le voilà quasiment traité d'affameur du peuple. Que M. Fabius ose dire « non » à la Constitution européenne et le voilà presque devenu trotskiste. Osez rappeler, comme je l'ai fait dans ma précédente chronique, cette évidence macroéconomique que la France ne vit pas au-dessus de ses moyens et vous serez considéré aussitôt comme immoral souvent par les mêmes qui au début des années 1990 trouvaient tout à fait naturel de voir leur épargne rémunérée sans risque à 12 % par an grâce à cette politique du franc fort qui a tant contribué à creuser les déficits et l'endettement publics qu'ils trouvent aujourd'hui scandaleux.

Qui n'est capable de comprendre que, lorsqu'on commence à contester l'arithmétique au nom du moralisme, la défaite de la pensée est au bout du chemin et que, lorsqu'on préfère disqualifier les personnes plutôt que réfuter leurs arguments, on prépare l'avènement d'une société régressive et antidémocratique ?

A force de se faire traiter au mieux de communiste, au pire de stalinien dès que l'on parle positivement du service public, de la planification à la française ou de la retraite par répartition, ou de se faire traiter d'ultralibéral parce qu'on rappelle les vertus de l'économie de marché et de la liberté d'entreprendre et l'impasse du dirigisme et du protectionnisme, on peine de plus en plus à trouver un espace pour discuter sérieusement des moyens de sortir notre société du profond malaise dans lequel elle s'enfonce et qui touche peu ou prou tous les pays développés. Pas plus en France qu'ailleurs les solutions ne surgiront de l'affrontement entre le socialisme et le libéralisme du XIXe siècle.

On avait cru depuis quelques décennies qu'il suffisait de rompre avec les acquis de l'économie keynésienne et de l'Etat providence pour retrouver la prospérité et l'équilibre social dans l'économie mondialisée. On commence désormais à comprendre que les choses ne sont pas si simples. Tony Blair investit massivement dans les services publics, George Bush à sa manière est l'un des présidents les plus keynésiens de l'histoire américaine et la revanche du capitalisme sauvage sur le capitalisme socialisé et régulé bute sur la contradiction croissante entre la logique financière et la logique productive, et sur la persistance du fait national. A l'inverse, la remontée d'une critique radicale du capitalisme, qui est l'autre tentation d'un retour en arrière avant le grand compromis historique de l'économique et du social, n'offre clairement aucune perspective de sortie de crise : on ne combattra pas le chômage de masse et les délocalisations par l'interdiction des licenciements et la fermeture des frontières.

C'est là qu'il faut remettre en perspective le débat sur la rupture. Rompre avec ce qui se fait depuis vingt-cinq ans est évidemment nécessaire puisque rien n'a été résolu, bien au contraire. S'il n'est pas sûr, à y regarder de près, que les autres aient trouvé des solutions tellement plus satisfaisantes, pour ce qui nous concerne l'échec est patent. Mais est-ce parce que nous n'avons pas assez liquidé l'Etat providence ou est-ce parce que nous avons trop démantelé le modèle qui avait fait la fortune des Trente Glorieuses sans rien mettre à la place ? Et si nous avions un peu trop vite passé par pertes et profits ce qui avait fait les succès passés, faute d'avoir bien réfléchi précisément à la nature de la mondialisation et de ses conséquences ? On connaît cette organisation en forme d'antidote à la grande crise des années 1930 : la sécurité sociale, la planification à la française et un secteur public puissant mais non envahissant, qui était l'un des facteurs clefs de la compéti- tivité globale.

Et s'il y avait plus de modernité dans ce modèle qu'on a dit peut-être un peu trop vite dépassé ? La question suscitera, n'en doutons pas, son lot d'anathèmes et de vociférations. Elle mérite pourtant qu'on y réfléchisse un peu plus qu'on ne l'a fait jusqu'à présent. En quoi faire l'inventaire de ce qui dans les idées d'hier pourrait être utile pour relever les défis d'aujourd'hui serait-il plus déraisonnable que d'aller chercher des réponses toutes faites dans les idéologies d'avant-hier ? Il ne s'agit pas de refaire aujourd'hui la même chose qu'hier mais de tirer les leçons de cette alchimie réussie pour reconstruire une articulation efficace entre le public et le privé.

Avons-nous besoin, dans le monde tel qu'il est, de moins ou de davantage d'universalité de la protection sociale pour couvrir la mobilité, la pluriactivité, les parcours professionnels plus chaotiques, la précarité plus grande ? Avons-nous moins ou davantage besoin de réflexion collective sur l'avenir et de stratégie globale inscrite dans la durée ? Avons-nous moins ou davantage besoin de leviers pour renforcer l'ancrage du système productif, l'innovation, et la compétitivité globale ?

A l'heure où l'on redécouvre que la retraite par capitalisation peut faire faillite, que la concurrence dans l'électricité conduit au sous-investissement et à la hausse du prix du kilowattheure, que les bulles spéculatives et les scandales financiers sont le lot commun du capitalisme financier, que l'exigence d'un rendement de plus de 15 % quand la croissance du PIB atteint à peine 3 % est absurde, et que la Chine et l'Inde après être devenues les ateliers du monde pourraient bien en devenir les laboratoires, le moment est peut-être venu de nous poser sérieusement ces questions. Entre l'économique, le social et le politique, nous avons besoin d'urgence d'une nouvelle synthèse, non d'un retour en arrière.

 

Les Echos, 25/10/2005

 

03/10/2005

Que faut-il faire des services publics ?

L'affaire de la SNCM, comme l'ouverture du capital d'EDF, la polémique sur la rentabilité des trains Corail ou les débats autour de la loi de finances nous renvoient une fois de plus à la lancinante question des services publics.

Placée d'emblée au coeur du pacte social par l'idéologie républicaine, la notion de service public entretient un lien étroit avec la notion d'égalité, clé de voûte de notre système de valeurs collectif, tout autant qu'avec la notion d'intérêt général qui fonde la légitimité de l'État. Après avoir atteint son apogée après la Seconde Guerre mondiale, le service public semble être entré depuis une vingtaine d'années dans un déclin irrémédiable.

On connaît la thèse dominante selon laquelle la mondialisation de l'économie condamnerait nos services publics à disparaître. Seules subsisteraient quelques missions de service public confiées à des organismes privés placés en situation de concurrence. C'est postuler que la société du tout-marché serait la conséquence inéluctable de la mondialisation. Postulat non démontré et par ailleurs indémontrable.

Le recul sur le front du service public est davantage un choix politique que le fruit d'un déterminisme économique. Aucune loi économique ne nous oblige à signer à l'OMC ou à Bruxelles des traités qui soumettent à la concurrence l'éducation, la santé, l'électricité ou le chemin de fer. Dans la plupart des cas, c'est le parti pris idéologique qui fait reculer la logique du service public devant la loi du marché.

Après tout, aucune raison technique ou économique ne peut justifier que l'électricité soit ouverte à la concurrence. Et quand celle-ci s'organise sur la séparation de la production et du transport, elle va clairement à l'encontre de toute rationalité économique et technique. Le démantèlement des grandes entreprises de réseaux pour briser des monopoles naturels fondés sur les rendements croissants et pour mettre de la concurrence là où le marché lui-même au bon temps du capitalisme sauvage n'avait jamais songé à en mettre ne peut trouver aucune justification du côté de l'efficacité. C'est que la concurrence n'est pas la réponse universelle à tous les problèmes que peuvent rencontrer les sociétés humaines.

Pour clarifier ce débat, il faut revenir aux deux dimensions du service public. La première dimension est morale, elle implique un choix de valeurs, disons même parfois un choix de civilisation : faut-il marchandiser l'éducation, la santé, la culture, la sécurité, la justice... ? Elle renvoie, entre autres, au fameux débat sur l'exception culturelle, c'est-à-dire à la question de savoir ce qui doit faire exception aux lois du commerce et de la rentabilité. Ce qui ne signifie évidemment pas que le service public constitue une autorisation de gaspiller. Mais le système de santé américain est-il moins gaspilleur que le système de santé français ?

La deuxième dimension, celle de l'intérêt général, concerne davantage les services publics industriels et commerciaux, et débouche sur une problématique davantage technique. Les frontières de l'intérêt général sont mouvantes et les leviers qui permettent de le satisfaire sont affaires de circonstances. Quand il fallait reconstruire la France dans l'immédiat après-guerre, la sphère du crédit relevait de l'intérêt général et pouvait donc légitimement être incluse dans la sphère publique. L'intérêt général n'a probablement pas besoin aujourd'hui de grandes banques de dépôt publiques.

La problématique actuelle de l'intérêt général, elle, est principalement liée à l'ancrage territorial du système productif dans l'économie mondialisée et au maintien d'une solidarité entre les citoyens mise à mal par les forces centripètes d'une concurrence internationale exacerbée. Les services publics industriels et commerciaux doivent être regardés comme les instruments d'une politique de compétitivité globale des territoires, d'ancrage économique et de cohésion sociale. C'est à cette aune qu'il faut mesurer aujourd'hui la pertinence de faire échapper au moins en partie certaines activités économiques à une pure logique marchande et privative.

Le principal obstacle n'est pas dans l'économie ni dans le désordre des finances publiques, il est dans la dérive d'un droit communautaire qui récuse toute entorse à la concurrence et toute intervention publique. Dérive surtout jurisprudentielle : alors que les traités européens reconnaissent explicitement la légitimité de la propriété publique, l'interdiction de recapitaliser les entreprises publiques au motif qu'il ne faut pas fausser la concurrence revient à vider la notion d'entreprise publique de toute signification. C'est au demeurant une négation du droit de propriété publique qu'on n'imaginerait pas dénier à un propriétaire privé.

Dans le monde tel qu'il est, peut-on continuer longtemps à marcher ainsi sur la tête au nom d'une idéologie du XIXe siècle pour laquelle l'État et le service public ne sont que des obstacles nuisibles qui perturbent l'allocation optimale des ressources par la main invisible du marché ? Qu'y a-t-il donc de moderne là-dedans ? Et si finalement le service public était beaucoup plus moderne que la doctrine de l'État minimum ?

 

La Croix, 03/10/2005