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25/10/2005

Sortir des affrontements idéologiques du XIXe siècle

Tout le monde conviendra sans doute aisément que le débat public qui s'amorce dans la perspective de la prochaine échéance présidentielle ne s'annonce pas à la hauteur des défis et des remises en question auxquels le pays a le sentiment de se trouver confronté. Mais il serait faux de faire porter à la seule classe politique la responsabilité d'une défaillance qui est en réalité collective. Les chefs d'entreprise si prompts à vilipender les élus ont leur part de responsabilité et les rentiers de la finance qui veulent toujours plus ne sont pas moins coupables que les corporatistes de tout poil, les thuriféraires des avantages acquis et du statu quo ou les intellectuels qui exploitent sans retenue le fonds de commerce de la dénonciation sans jamais se risquer à proposer quoi que ce soit.

Pour que le débat vire à ce point à la caricature, il a bien fallu que tout le monde y mette du sien, que chacun préfère l'anathème et l'excommunication à la critique argumentée et que, pour le plus grand nombre, le slogan soit finalement plus convaincant que le raisonnement. Que le Premier ministre se risque à disserter sur le patriotisme économique et le voilà taxé de chauvinisme. Que le président de l'UMP ose parler de préférence communautaire et le voilà classé comme protectionniste. Que M. Strauss-Kahn ose enfin ouvrir le débat sur la TVA dans l'économie mondialisée et le voilà quasiment traité d'affameur du peuple. Que M. Fabius ose dire « non » à la Constitution européenne et le voilà presque devenu trotskiste. Osez rappeler, comme je l'ai fait dans ma précédente chronique, cette évidence macroéconomique que la France ne vit pas au-dessus de ses moyens et vous serez considéré aussitôt comme immoral souvent par les mêmes qui au début des années 1990 trouvaient tout à fait naturel de voir leur épargne rémunérée sans risque à 12 % par an grâce à cette politique du franc fort qui a tant contribué à creuser les déficits et l'endettement publics qu'ils trouvent aujourd'hui scandaleux.

Qui n'est capable de comprendre que, lorsqu'on commence à contester l'arithmétique au nom du moralisme, la défaite de la pensée est au bout du chemin et que, lorsqu'on préfère disqualifier les personnes plutôt que réfuter leurs arguments, on prépare l'avènement d'une société régressive et antidémocratique ?

A force de se faire traiter au mieux de communiste, au pire de stalinien dès que l'on parle positivement du service public, de la planification à la française ou de la retraite par répartition, ou de se faire traiter d'ultralibéral parce qu'on rappelle les vertus de l'économie de marché et de la liberté d'entreprendre et l'impasse du dirigisme et du protectionnisme, on peine de plus en plus à trouver un espace pour discuter sérieusement des moyens de sortir notre société du profond malaise dans lequel elle s'enfonce et qui touche peu ou prou tous les pays développés. Pas plus en France qu'ailleurs les solutions ne surgiront de l'affrontement entre le socialisme et le libéralisme du XIXe siècle.

On avait cru depuis quelques décennies qu'il suffisait de rompre avec les acquis de l'économie keynésienne et de l'Etat providence pour retrouver la prospérité et l'équilibre social dans l'économie mondialisée. On commence désormais à comprendre que les choses ne sont pas si simples. Tony Blair investit massivement dans les services publics, George Bush à sa manière est l'un des présidents les plus keynésiens de l'histoire américaine et la revanche du capitalisme sauvage sur le capitalisme socialisé et régulé bute sur la contradiction croissante entre la logique financière et la logique productive, et sur la persistance du fait national. A l'inverse, la remontée d'une critique radicale du capitalisme, qui est l'autre tentation d'un retour en arrière avant le grand compromis historique de l'économique et du social, n'offre clairement aucune perspective de sortie de crise : on ne combattra pas le chômage de masse et les délocalisations par l'interdiction des licenciements et la fermeture des frontières.

C'est là qu'il faut remettre en perspective le débat sur la rupture. Rompre avec ce qui se fait depuis vingt-cinq ans est évidemment nécessaire puisque rien n'a été résolu, bien au contraire. S'il n'est pas sûr, à y regarder de près, que les autres aient trouvé des solutions tellement plus satisfaisantes, pour ce qui nous concerne l'échec est patent. Mais est-ce parce que nous n'avons pas assez liquidé l'Etat providence ou est-ce parce que nous avons trop démantelé le modèle qui avait fait la fortune des Trente Glorieuses sans rien mettre à la place ? Et si nous avions un peu trop vite passé par pertes et profits ce qui avait fait les succès passés, faute d'avoir bien réfléchi précisément à la nature de la mondialisation et de ses conséquences ? On connaît cette organisation en forme d'antidote à la grande crise des années 1930 : la sécurité sociale, la planification à la française et un secteur public puissant mais non envahissant, qui était l'un des facteurs clefs de la compéti- tivité globale.

Et s'il y avait plus de modernité dans ce modèle qu'on a dit peut-être un peu trop vite dépassé ? La question suscitera, n'en doutons pas, son lot d'anathèmes et de vociférations. Elle mérite pourtant qu'on y réfléchisse un peu plus qu'on ne l'a fait jusqu'à présent. En quoi faire l'inventaire de ce qui dans les idées d'hier pourrait être utile pour relever les défis d'aujourd'hui serait-il plus déraisonnable que d'aller chercher des réponses toutes faites dans les idéologies d'avant-hier ? Il ne s'agit pas de refaire aujourd'hui la même chose qu'hier mais de tirer les leçons de cette alchimie réussie pour reconstruire une articulation efficace entre le public et le privé.

Avons-nous besoin, dans le monde tel qu'il est, de moins ou de davantage d'universalité de la protection sociale pour couvrir la mobilité, la pluriactivité, les parcours professionnels plus chaotiques, la précarité plus grande ? Avons-nous moins ou davantage besoin de réflexion collective sur l'avenir et de stratégie globale inscrite dans la durée ? Avons-nous moins ou davantage besoin de leviers pour renforcer l'ancrage du système productif, l'innovation, et la compétitivité globale ?

A l'heure où l'on redécouvre que la retraite par capitalisation peut faire faillite, que la concurrence dans l'électricité conduit au sous-investissement et à la hausse du prix du kilowattheure, que les bulles spéculatives et les scandales financiers sont le lot commun du capitalisme financier, que l'exigence d'un rendement de plus de 15 % quand la croissance du PIB atteint à peine 3 % est absurde, et que la Chine et l'Inde après être devenues les ateliers du monde pourraient bien en devenir les laboratoires, le moment est peut-être venu de nous poser sérieusement ces questions. Entre l'économique, le social et le politique, nous avons besoin d'urgence d'une nouvelle synthèse, non d'un retour en arrière.

 

Les Echos, 25/10/2005

 

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