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16/08/2005

Le patriotisme ne s'arrête pas au football ou à l'athlétisme

Que l'heureuse affirmation d'un « patriotisme économique » par le Premier ministre ait pu susciter tant de commentaires au creux de l'été en dit long sur le désarroi français, et sans doute aussi européen. En d'autres temps, elle aurait été tenue pour une banalité. Aujourd'hui encore, presque partout ailleurs dans le monde, elle aurait fait l'objet d'une indifférence polie, tant elle aurait eu l'air d'une évidence. La réaction de l'ambassadeur des Etats-Unis en France, pour lequel cette affirmation va de soi, n'aura surpris que ceux qui passent le temps à disserter sur le monde globalisé sans le regarder tel qu'il est.

Aucun commentateur n'a ouvertement récusé le sentiment patriotique, mais nombreux sont ceux qui ont expliqué qu'il n'avait pas sa place en économie. On mesure une fois encore à quel point, chez nous, la thèse de l'autonomie de l'économique par rapport aux autres champs de l'activité humaine a gagné du terrain. Elle confond la distinction des plans sur lesquels se déploie la pensée, qui est au coeur de la meilleure tradition intellectuelle de l'Occident et l'antidote le plus puissant contre le totalitarisme, avec l'éclatement de la pensée en catégories imperméables les unes aux autres. Confusion qui conduit à trouver naturel que le scientifique qui a des convictions religieuses cesse de croire quand il entre dans son laboratoire et redevienne croyant quand il en sort, ou que le banquier cesse d'avoir des convictions morales quand il s'installe à son bureau et les retrouve lorsqu'il rentre chez lui. Cela ne tient pas debout.

La distinction de la raison scientifique, la foi religieuse, la rationalité économique et la conviction politique doit s'accorder avec l'unité de l'esprit humain et l'unité de la civilisation. S'il est vital pour la clarté de la pensée et la liberté humaine que la science, l'économie ou la politique ne deviennent jamais des mystiques, il est essentiel de comprendre que l'homme ne se découpe pas en morceaux. L'idée que l'activité économique échapperait à toute considération d'ordre politique, éthique ou religieuse est une absurdité intellectuelle et morale. Le fonctionnaire serait donc patriote toute la journée et le chef d'entreprise seulement à partir de 8 heures du soir ! On peine à imaginer ce qui resterait de la république, de la démocratie et même de la civilisation avec cette citoyenneté, cette intelligence et cette morale à géométrie variable. Et que resterait-il de l'économie ?

Car c'est la question fondamentale : peut-il exister une économie sans morale ? Ce qu'on peut dire en tout cas, c'est que l'histoire n'en fournit aucun exemple sur longue durée. Pour en revenir au patriotisme, l'émergence de l'économie
comme système de création de richesses est historiquement voisine de la naissance de l'idée de patrie à travers la sédentarisation. C'est logique : les sédentaires sont des bâtisseurs, les nomades essentiellement des prédateurs. Le retour actuel du nomadisme, qui est la réapparition à grande échelle d'une économie de prédation au détriment d'une économie de création, n'est sans doute pas étrangère à la mode intellectuelle de l'autonomisation de l'économique par rapport au politique et à ce qui le sous-tend encore dans le monde actuel, c'est-à-dire les patries et les nations. Il faut sans doute voir la patrie comme quelque chose de plus charnel, de plus lié au territoire, de moins abstrait que la nation. De ce point de vue, l'attachement patriotique est plus ancien que l'idée nationale, plus sentimental, plus instinctif. C'est une erreur fréquente à notre époque que de sous-estimer la force de cet attachement.

Malgré le va-et-vient des capitaux et les délocalisations, le nomadisme postmoderne n'est pas aussi important qu'on veut bien le dire. Les migrations de population restent faibles par rapport à d'autres époques. Les stratégies globales doivent composer avec la demande de différence et les crispations identitaires. Au demeurant, il y a quelque chose d'étonnant à reconnaître la légitimité d'un patriotisme échevelé dans le football ou l'athlétisme et à le nier dans l'économie. Comment comprendre que le chef d'entreprise qui s'investit à fond dans la candidature de Paris ou de Londres aux jeux Olympiques devient soudain apatride dès lors qu'il s'agit de gérer son entreprise ? Parce que son actionnariat est internationalisé ?

En réalité, la finance globale, qui dilue la propriété et fait tourner les actions à grande vitesse, dissout le lien entre l'actionnaire et l'entreprise. L'entreprise conserve une nationalité qui s'inscrit dans sa culture, la localisation de ses organes de direction, la nationalité de ses dirigeants et les réseaux de relations dans lesquels ils sont insérés. L'entreprise peut-elle être apatride ? Non, parce que le monde économique est travaillé partout par les influences étatiques, parce qu'elle a besoin d'une identité comme toute communauté humaine. Ses dirigeants peuvent-ils l'être ? Non, parce que dans le monde tel qu'il est, on est forcément citoyen de quelque part. Les gouvernants peuvent-ils être indifférents aux enjeux de pouvoir dans l'économie ? Non, parce que la politique ne peut être indifférente à aucun enjeu de pouvoir.

Certes, le rôle du chef d'entreprise est de maximiser le profit. Et par le jeu de la concurrence, la recherche du profit doit conduire au maximum de prospérité, objectif de toute politique économique. Mais la concurrence n'est pas parfaite, et il y a des dimensions de la vie sociale que le marché ne peut pas prendre en compte à travers le seul jeu des intérêts individuels. Surtout, on ne voit pas pourquoi l'économie serait la seule activité humaine pour laquelle la fin justifierait tous les moyens. Si la guerre entre les Etats ne justifie pas tous les moyens, la guerre économique entre les entreprises à fortiori non plus. Il n'y a pas de civilisation sans politique, c'est-à-dire sans capacité collective à décider sur la base d'un système de valeurs et pas seulement sur celui de la technique ou du calcul économique. Le patriotisme conduit-il à défendre Danone alors même que les grands groupes français lancent des OPA sur des entreprises étrangères ? Question éminemment politique, au même titre que celle qui consiste à se demander s'il vaut mieux faire prévaloir l'égalité des chances ou l'égalité des situations. Le plus important n'est pas dans la réponse, forcément discutable, mais dans la conviction qu'il est légitime de se poser la question parce que l'économie n'est pas plus déconnectée de la politique et de la démocratie que tout le reste.

Les prédateurs de l'économie mondiale, ces nomades postmodernes, rêvent d'un monde sans politique et sans patrie où ils pourraient faire leurs affaires sans rendre de compte à personne, où le droit ne serait qu'un droit de propriété, où ils ne seraient liés à aucune forme de solidarité ni par aucun devoir. Ils ne représentent qu'une infime minorité, mais, par construction, la finance globale génère un puissant effet de système que seule la politique des Etats peut parfois contrecarrer, pour le meilleur et pour le pire. Le pire, c'est quand le patriotisme économique se confond avec le protectionnisme doctrinaire. C'est pervertir l'idée de la patrie et la condamner à dépérir que de la refermer sur elle-même. Le patriotisme ne saurait être purement défensif. La fusion Sanofi-Aventis fut un acte de patriotisme d'aussi grande portée que le sauvetage d'Alstom. La réussite ou l'échec du patriotisme français se jouera autant, sinon davantage, sur la capacité de l'Etat à donner à La Poste, à la SNCF ou à EDF les moyens de leur développement, à mettre en oeuvre une ambitieuse politique d'innovation ou encore à bâtir un puissant dispositif d'intelligence économique que sur la défense de Danone contre une OPA hostile.

 

Les Echos, 16/08/2005

 

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