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12/07/2005

La fête, les Jeux et la politique

Il y a quelque chose d'étrange dans l'importance qu'avait fini par prendre en France la candidature de Paris aux jeux Olympiques de 2012. C'était devenu comme le dernier espoir du pays à s'arracher à la spirale fatale du déclin, le remède ultime au marasme économique et à l'angoisse sociale, le premier pas vers la reconquête d'une grandeur perdue dont la nostalgie paralyse toutes les initiatives. Certes, la France avait tout à gagner à ce que Paris fût désignée. Les retombées positives n'auraient pas été anecdotiques : les quelques dizaines de milliers d'emplois créés, les quelques grands chantiers d'équipement accélérés, la mobilisation autour d'un grand projet collectif auraient eu un effet stimulant et contribué, au moins pour un temps, à renforcer la cohésion nationale. Mais n'est-il pas excessif, démesuré, d'avoir fait de cette grande fête du sport la solution miracle à tous les maux du pays et de vivre la défaite de Paris comme une catastrophe nationale ? N'y a-t-il pas quelque paradoxe à croire si peu à la relance macro-économique et à croire autant à la relance par les Jeux ? Question de morale, diront ceux pour qui l'économie n'est en définitive qu'une affaire de psychologie et la politique qu'une manipulation de symboles. Il y a du vrai dans cette affirmation, mais pour une part seulement, sinon les clefs de la prospérité et de la puissance seraient exclusivement dans la méthode Coué et dans la propagande. Il ne suffit pas de se persuader que l'avenir est rose pour qu'il le soit obligatoirement. Les anticipations autoréalisatrices existent en économie, mais elles n'ont qu'un temps, et même les bulles boursières finissent toujours par éclater.

L'affaire des jeux Olympiques est révélatrice d'un état d'esprit qui évacue les politiques économiques et sociales sous prétexte qu'elles ne pourraient avoir au mieux que des effets à la marge sur la marche des sociétés. Le volontarisme n'étant plus de mise et la réalité somme toute assez triste, on se rabat sur la fête. C'est-à-dire non pas sur les représentations collectives de l'avenir, sur le système de valeurs ou sur la morale, mais sur un bref moment d'intense émotion et d'intense consommation. On sait comment le jeu a contribué au passage des sociétés primitives du vertige du simulacre aux civilisations de la compétition et du hasard (1). Mais il y a dans cet intense gaspillage des ressources au paroxysme de la société de consommation qui entoure les jeux Olympiques modernes - bien loin de l'olympisme grec et de celui de Courbertin - et dans la place de plus en plus centrale que la fête prend dans toute la politique, comme une remontée de la fête archaïque avec son rôle d'échappatoire du réel, de fuite dans un « temps hors du temps ».

Il y avait dans la candidature de Paris comme une sorte de hiatus entre l'exaltation des valeurs du sport et de l'olympisme, de la compétition réglée et du rôle immense qu'on voulait consciemment ou inconsciemment faire jouer à cette candidature dans la cohésion et l'énergie nationales. Il faut y voir non une erreur de stratégie ou une incohérence, mais un signe des temps qui dévoile le retour de la fête comme exutoire des passions collectives et des angoisses sociales et comme corollaire d'une idéologie de l'impuissance publique de plus en plus dominante dans la vieille Europe.

Certes, la fête a toujours eu une fonction politique et sociale. Mais elle se retrouve aujourd'hui lestée d'un poids qu'elle n'avait pas eu depuis bien longtemps. Elle opère une sorte de retour au collectif par le bas dans une société morcelée par l'individualisme qui éprouve instinctivement le besoin de retrouver périodiquement la sensation d'une unité organique dont elle garde au fond d'elle-même, pour le meilleur et pour le pire, l'inavouable nostalgie. La fête en elle-même n'est pas en cause. Elle s'installe dans le vide croissant de la politique, de la culture et de la morale. Quand on prend la crise morale pour une simple crise du moral, la fête devient une solution logique. Mais le diagnostic est faux et la réponse n'est pas sans risque. La Coupe du monde a donné l'illusion que la cohésion nationale l'emportait sur le communautarisme et masqué dangereusement la poursuite de la communautarisation rampante de la société française. Et la violence dans les stades de football ou les déclarations belliqueuses et chauvines qui ont suivi la désignation de Londres de préférence à Paris pour organiser les jeux Olympiques laissent dubitatif sur la capacité de la fête sportive moderne à canaliser des passions collectives qu'elle semble parfois plutôt exacerber.

La fête est un régulateur social tant qu'elle reste un instant particulier, exceptionnel, un bref moment de gaspillage, d'inversion des hiérarchies et des valeurs, de gratuité, de transgression. Quand elle devient tout, quand elle devient une fin en soi, quand elle tient lieu de politique, quand elle sert de substitut à l'espérance collective et au projet de civilisation, elle contribue à déstabiliser l'ordre social au lieu de le consolider. Elle plonge la société dans l'éphémère et elle la fait décoller du réel. Et, comme les lendemains de fête sont souvent des jours de gueule de bois, elle agit alors comme un immense accumulateur de frustrations. Après avoir décollé du réel, il faut bien un jour redescendre sur terre.

 

Les Echos, 12/07/2005

(1) Roger Caillois, « Les Jeux et les Hommes ».

 

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