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13/06/2005

Vive la Constitution économique de l'Europe !

Qu'on le veuille ou non, après le double rejet français et néerlandais et le rejet sine die du référendum britannique, le projet de traité constitutionnel est mort et la poursuite ou non du processus de ratification n'y changera plus rien. Il ne sert absolument à rien de s'obstiner ou de se lamenter sur l'occasion perdue. Mais il est encore plus vain et certainement dangereux de lancer sur les peuples néerlandais et français des anathèmes qui ne peuvent avoir d'autres effets que d'irriter davantage les citoyens qui, de bonne foi, ont pensé qu'en démocratie, ils avaient le droit de choisir librement de dire oui ou de dire non.

C'est un fait politique indiscutable que, pour l'instant, l'Europe politique n'est plus d'actualité. S'il y a une leçon à tirer du référendum c'est qu'à court terme, l'avenir de la Constitution européenne se joue sur le terrain économique et sur aucun autre. Car la crise sociale et identitaire qui sert de toile de fond à ce qu'il faut bien appeler une crise européenne a des causes avant tout économiques. La revendication d'une Europe plus sociale, c'est-à-dire avec moins de chômage, moins d'inégalités, moins d'exclusion, ne sera pas satisfaite par davantage de traitement social, même si celui-ci est évidemment indispensable.

L'insécurité sociale, tout comme la perte des repères sociaux et des repères identitaires, est indexée sur la globalisation, les contradictions du capitalisme financier et la montée du laisser-faire. Il faut chercher les racines du grand malaise social et culturel de la vieille Europe, dont les taux officiels de chômage ne peuvent rendre compte à eux seuls de la gravité, dans une dérive du système économique qui tend à faire prévaloir le nomadisme sur la sédentarité et l'économie de prédation sur l'économie de création. Stupéfiant renversement des valeurs qui, replacées dans la très longue durée historique, pourrait bien finir par engendrer le plus formidable bond en arrière depuis la naissance de l'idée même de civilisation.

Si le mot d'ordre de la société postmoderne est qu'au lieu de créer là où l'on est les richesses dont on a besoin, il faut aller chercher ailleurs les ressources qu'on ne trouve pas sur place, il est clair que c'en est fini de l'idée de progrès et de l'idée de développement. En passant du statut de créateur à celui de prédateur nomade, l'homo economicus détruirait non seulement ce mécanisme d'accumulation qui est le ressort même de la croissance économique mais aussi l'essence de toute citoyenneté sans laquelle toute démocratie et toute civilité deviennent proprement impensables.

Face à cet énorme défi qui ne relève ni de l'anecdote ni de la simple conjecture, l'urgence pour une Europe attachée aux valeurs de la civilisation et à une certaine idée de l'homme est de remettre sur le métier de toute urgence sa Constitution économique. Il faut débattre au plus vite de la préférence communautaire, du statut de la Banque centrale européenne, des politiques macroéconomiques, du droit de la concurrence, de la recherche et de l'innovation. Bref, il faut répondre à la question de savoir comment l'Europe devient un acteur réellement agissant dans la mondialisation et non la victime passive et désarmée de celle-ci. C'est sur le terrain économique que se joue la partie principale.

Sur tous ces sujets il est certain qu'on ne peut plus continuer comme on le fait depuis une douzaine d'années, sous peine de voir l'Europe vidée de sa substance sociale et culturelle par une économie de plus en plus chaotique. La Constitution politique de l'Europe est morte ! Vive la Constitution économique de l'Europe ! Mais il n'y a pas de temps à perdre si l'on veut qu'un jour l'Europe politique ait de nouveau sa chance.

 

La Croix, 13/06/2005

 

 

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