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09/05/2005

Après le 29 mai...

Quel que soit le résultat du référendum français sur la Constitution européenne, l'Union européenne continuera d'exister. Quelle que soit l'issue des scrutins néerlandais, polonais, danois ou britannique, l'acquis communautaire restera. Que la Constitution soit approuvée ou rejetée, l'Union européenne se trouvera, de toute façon, confrontée à la nécessité de se donner les moyens de relever le défi de la mondialisation.

Incontestablement décisif sur le plan politique, le sort de la Constitution l'est beaucoup moins sur le plan économique. Que la Constitution soit adoptée ou non, l'Europe ne pourra continuer de se comporter comme elle le fait face aux coups de boutoir de la concurrence internationale, ni continuer de considérer le déficit budgétaire ou l'inflation comme des tragédies, et les délocalisations ou le creusement des inégalités comme des dégâts collatéraux, certes regrettables, mais au fond négligeables. Il y a fort à craindre que, si la demande de protection de plus en plus pressante qui monte en Europe n'a aucun effet sur la politique européenne, aucune Constitution, aussi admirable soit-elle, ne soit en mesure de conjurer le risque d'explosion de l'Union que pourrait entraîner l'exaspération populaire. Car la crise de confiance envers les classes dirigeantes est un phénomène général qui peut se révéler très dangereux dans une conjoncture de crise économique qui frapperait une majorité de la population de façon trop aiguë et trop durable. On pense évidemment d'abord à la zone euro, déjà très éprouvée.

L'Europe a concrètement quatre problèmes à résoudre d'urgence, qui conditionnent l'avenir de son modèle social, son avenir aussi en tant que puissance économique : la politique monétaire, le financement de la protection sociale, le droit de la concurrence et la question budgétaire.

Comme le disent à voix haute les Allemands et les Italiens, et à voix basse les Français, la politique de l'euro fort, conduite par la Banque centrale européenne (BCE), est destructrice pour l'Europe face à la sous-évaluation du dollar et de toutes les monnaies qui lui sont rattachées. D'autant que certaines d'entre elles, comme la monnaie chinoise, sont par ailleurs sous-évaluées face au dollar dans des proportions considérables au regard de la parité des pouvoirs d'achat. La question du statut et des objectifs de la BCE ne pourra, dès lors, être beaucoup plus longtemps éludée. La question de l'assiette du financement de la protection sociale non plus. En taxant directement le travail, les cotisations sociales incitent le consommateur, qui cherche à payer le moins cher possible, à détruire son emploi et sa Sécurité sociale. Il faudra bien finir par discuter sérieusement du principe de la TVA sociale et de ses effets bénéfiques sur le coût du travail et sur les termes de l'échange.

Il faudra bien comprendre un jour à quel point la généralisation du principe de la TVA sociale à tous les pays de l'Union pourrait assainir les relations commerciales entre la vieille et la nouvelle Europe et, en même temps, instaurer une sorte de préférence communautaire qui rééquilibrerait la concurrence avec les pays à bas salaires qui ne jouiront pas avant très longtemps d'une protection sociale comparable à la nôtre.

Se donner les moyens de se battre efficacement sur le front du dumping monétaire et sur celui du dumping social ne suffira cependant pas si, par ailleurs, le droit de la concurrence continue d'être appliqué de façon tellement dogmatique que toute politique industrielle se trouve par avance condamnée en Europe, alors que l'Amérique, le Japon ou la Chine font exactement l'inverse. Il est essentiel de traiter de façon beaucoup plus pragmatique les aides aux entreprises et les opérations de concentration. N'est-il pas extravagant de fonder, comme le fait la Commission, le contrôle des concentrations sur une forme de présomption d'abus de position dominante, au lieu de se contenter de condamner les abus avérés comme le font les tribunaux américains ? Même si la Cour de justice corrige souvent la Commission, il suffit de se remémorer le cas de Pechiney ou celui de Schneider pour mesurer les effets dévastateurs de cette interprétation excessivement restrictive des principes concurrentiels.

À ces trois sujets cruciaux il faut ajouter le problème budgétaire. Vouloir limiter le budget européen à 1 % du produit intérieur brut (PIB) est contradictoire avec la volonté d'aller vers une intégration accrue. Cette limitation ne permet au budget de l'Union de jouer pleinement ni son rôle de stabilisation, ni son rôle de cohésion, ni son rôle d'investisseur. Le carcan dans lequel se trouvent enfermées les politiques nationales est l'autre dimension du problème budgétaire. Il ne permet pas aux États de gérer correctement la conjoncture, ni d'investir suffisamment pour l'avenir. Il a été en partie réglé par l'assouplissement du pacte de stabilité. Encore faudra-t-il voir ce que sera effectivement l'interprétation de cet accord dans un proche avenir.

Mais il est certain que la paralysie de tous les leviers de la politique économique soumet l'Europe à des tensions déflationnistes et la place dans une situation de désarmement économique. Dans une économie globalisée hautement concurrentielle, ce désarmement est en passe de devenir intenable.

 

La Croix, 09/05/2005

 

03/05/2005

Vers la fin du libre-échange ?

Peut-être qu'au lieu de voir le tollé suscité par l'invasion du textile chinois ou la directive Bolkestein comme le résidu émotionnel d'une époque révolue, le dernier spasme d'une vieille Europe qui entre à reculons dans une globalisation
inéluctable, il serait plus juste d'y voir le signe avant-coureur d'un retour de balancier qui pourrait bien remettre le protectionnisme à la mode. Le débat sur le libre-échange et le protectionnisme est aussi vieux que l'économie, et l'histoire est ponctuée par une alternance d'ouvertures et de fermetures. Il serait bien hasardeux de postuler que sur ce terrain-là aussi l'histoire est finie et que désormais tout retour en arrière est exclu.

On se souvient qu'après la grave crise des années 1870 le protectionnisme a progressivement réapparu dans un monde où triomphait la doctrine du « laissez-faire, laissez-passer », et qu'après la mondialisation économique de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, c'est la crise des années 1930 qui marquera le point haut de cette longue remontée dont le recul s'amorcera à partir de 1945. Mais la libéralisation réussie du commerce pendant les Trente Glorieuses a eu pour contrepartie le volontarisme des Etats, le renforcement des protections sociales et une redistribution des revenus croissante avec l'ouverture des économies. Tout change quand les pertes des perdants ne sont plus compensées par la redistribution des gains des gagnants et qu'en même temps, à travers la libéralisation des services, le risque de marchandisation totale de la culture, de l'éducation ou de la santé semble menacer directement les identités nationales. La seule question qui vaille est de savoir si nous ne sommes pas d'ores et déjà allés trop loin, c'est- -dire à ce point où les peuples se cabrent et refusent d'avancer.

L'irruption de la Chine et de l'Inde dans le jeu de la concurrence internationale pourrait être le facteur décisif de ce retournement. Tout indique que la pression populaire pour une protection accrue est en passe de devenir irrésistible, pas seulement dans la vieille Europe, mais aussi aux Etats-Unis. Le discours sur la mondialisation forcément heureuse est devenu politiquement inopérant. N'est-il pas frappant de constater que le débat sur la Constitution européenne n'oppose pas les partisans et les adversaires du libre-échange mais exclusivement ceux qui affirment que les Français seront mieux protégés en disant « non » et ceux qui prétendent qu'ils le seront davantage en disant « oui » ?

A bien considérer l'état de l'opinion publique en Europe contre les délocalisations, on peut pressentir que dans les années à venir le choix ne sera plus entre le protectionnisme et le libre-échange mais entre une protection raisonnable et un protectionnisme ravageur, entre une libéralisation négociée et coordonnée des échanges et une véritable guerre commerciale entre les grandes zones économiques du monde. Faute d'anticiper intelligemment la pression de la demande sociale, c'est évidemment la pire des solutions qui s'imposera.

Le commencement de la sagesse serait de regarder les avantages du libre-échange avec un peu plus de circonspection. Il serait temps de reconnaître que les conditions dans lesquelles le libre-échange est théoriquement bénéfique ne sont pas réunies. D'abord parce que les distorsions monétaires sont d'une telle ampleur qu'elles rendent la théorie inopérante. Quels gains de productivité peuvent compenser la faiblesse du dollar par rapport à l'euro ? Comment concurrencer les produits chinois quand le produit national en dollar par habitant en Chine est quatre fois plus élevé lorsqu'il est estimé en parité de pouvoir d'achat que lorsqu'il est estimé au cours de change courant ? On comprend que la théorie des avantages comparés n'offre pas une grande consolation si l'on ajoute au dumping monétaire le dumping environnemental et le problème du financement de la protection sociale qui pèse essentiellement sur le travail et incite le consommateur européen en quête du produit le moins cher à détruire en même temps sa protection sociale et son emploi.

Les économistes s'en tirent en disant que tout s'arrangera à long terme. Les salaires chinois finiront par augmenter et le change par se réévaluer. Mais en Chine, l'exode rural accroît la main-d'oeuvre disponible de 10 à 20 millions de travailleurs par an. S'il faut 30 ou 50 ans pour que l'équilibre se rétablisse, que se passera-t-il entre-temps ? Combien de dégâts humains et sociaux irréversibles se seront-ils produits ? Ce qui est supportable dans les modèles économétriques l'est-il dans la vie réelle ?

Du reste, est-il sûr que tout le monde sera gagnant à long terme ? Même en théorie, les choses ne sont pas si simples. A tel point que Paul Samuelson, prix Nobel d'économie en 1970 notamment pour ses travaux sur la théorie de l'échange international, a repris sa plume dans le « Journal of Economic Perspectives » (été 2004) pour faire remarquer que, du point de vue de la théorie, face à des concurrents à bas salaires et à forte capacité d'imitation, l'échange fait des gagnants et des perdants dans les pays développés. Et que dans chaque pays, les gains des uns ne sont pas forcément suffisants pour compenser les pertes des autres et les effets négatifs sur l'emploi et les salaires ne sont pas forcément voués à disparaître à long terme. Bref, la théorie est bien plus nuancée qu'on veut bien le dire sur les effets forcément bénéfiques pour tout le monde de la mondialisation actuelle et, par conséquent, les angoisses des travailleurs européens et américains ne sont pas sans fondement au regard de l'analyse économique.

Les partisans du libre-échange ont coutume de dire que l'invasion du textile chinois est largement compensée par la vente à la Chine de produits sophistiqués à haute valeur ajoutée. Nous achetons leurs tee-shirts, ils nous achètent nos Airbus. Mais pourquoi les Chinois se contenteraient-ils de fabriquer des tee-shirts alors qu'ils auront dans quelques années beaucoup plus d'ingénieurs et de savants que toute l'Europe rassemblée ? Que leur vendrons-nous quand ils fabriqueront aussi des avions ? Le protectionnisme et la guerre commerciale sont au bout de l'aveuglement. On les évitera avec un peu de lucidité sur le monde tel qu'il est et un peu d'honnêteté intellectuelle.

En 1926, Keynes concluait sa célèbre conférence sur « la fin du laissez-faire » par ces mots : « Il nous faut un nouveau projet fondé sur des convictions qui ne peuvent que jaillir naturellement de l'examen, dépourvu de tout préjugé, de nos sentiments les plus intimes confrontés à la réalité objective des faits. » On connaît la suite... Mais qui se soucie dans notre monde pressé des leçons de l'histoire économique ?

 

Les Echos, 03/05/2005