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13/12/2004

L'économie de l'intelligence

Il y a en Europe de nos jours une sorte de fatalisme face à la croissance, dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle ne porte pas à l'esprit de conquête. Plutôt que de prendre son destin économique en main, l'Europe paraît attendre que son salut lui vienne d'ailleurs, résignée à subir cette conjoncture internationale qui se résume de plus en plus à la conjoncture américaine. Ce qui contraste singulièrement avec le volontarisme économique qui triomphe partout ailleurs, et particulièrement aux États-Unis.

Laissons de côté les politiques macroéconomiques étranglées par le pacte de stabilité, l'indépendance absolue de la banque centrale européenne, et l'absence d'un gouvernement économique digne de ce nom. Plus préoccupante sur le long terme est la défaillance des politiques structurelles qui se résument trop souvent à la seule déréglementation du marché du travail, comme si la facilité à licencier et la flexibilité des salaires suffisaient à créer de l'activité et de l'emploi.

Certes, les discours sur l'économie de la connaissance, sur la recherche, sur l'éducation, la formation, les compétences, l'innovation ne manquent pas. Il y a même un trop-plein, d'autant plus extravagant que les actes ne suivent pas pour permettre à l'Europe de relever le défi de la mondialisation, d'accroître sa prospérité, mais aussi de faire prévaloir sa culture et une certaine idée de la civilisation.

À Lisbonne, en 2000, le Conseil européen avait paru prendre la mesure de l'enjeu. À Barcelone, en 2002, il avait réitéré sa volonté de relever le défi et de combler l'écart avec les États-Unis. Écart énorme puisque les États-Unis dépensaient alors deux fois plus que les Quinze dans la recherche développement (R & D), et presque trois fois plus par étudiant de l'enseignement supérieur.

Force est de constater que depuis Lisbonne et Barcelone, loin de se réduire, l'écart au contraire s'est creusé. L'Europe sacrifie son avenir en n'investissant massivement ni dans la recherche, ni dans les équipements, ni dans les hommes, tandis que les États-Unis redoublent d'efforts en faisant payer la facture par le reste du monde, tandis que l'Inde ou la Chine sont en passe de concurrencer les pays plus développés sur les technologies les plus évoluées, comme en témoigne le rachat par un groupe chinois de la division PC d'IBM.

Tous les rapports le reconnaissent : le bilan de Lisbonne et de Barcelone est désastreux. À l'échelle de l'Union, comme à l'échelle des états, l'Europe réduit ses dépenses d'avenir et concentre toute son énergie sur la seule politique de la concurrence qui, à force de dogmatisme, finit par devenir une politique de désarmement économique. À continuer sur cette mauvaise pente, l'Europe signerait son inéluctable déclin et préparerait sa dépendance future. Le débat autour de la réforme du pacte de stabilité est à cet égard exemplaire. Est-il compréhensible qu'on hésite encore à exclure du calcul des déficits les dépenses de R & D d'éducation, et même les dépenses de défense dont on sait le rôle qu'elles jouent dans le système américain d'innovation ? Quitte à être plus rigoureux sur les critères dès lors que ces dépenses d'avenir en seraient retranchées.

L'effort à accomplir pour basculer dans l'économie de l'intelligence est immense. Tout le monde le sait. Reste à en tirer les conséquences en termes de priorités, d'organisation et de moyens. Reste aussi à bien comprendre que cette condition nécessaire de la croissance future, de l'emploi et du rayonnement culturel de l'Europe, pour être vitale, n'est en aucun cas suffisante. Une nation, a fortiori un continent, ne sera jamais peuplée exclusivement d'ingénieurs, d'informaticiens, de savants et d'entrepreneurs. La réussite économique à venir dépend de la capacité à élever le niveau de qualification sans pénaliser pour autant le travail peu qualifié.

Pour éviter qu'une masse croissante de chômeurs peu qualifiés tire les prélèvements sociaux vers le haut et la compétitivité vers le bas, il faut se battre simultanément sur le front des activités à forte productivité exposées à la concurrence internationale et sur celui des services peu productifs abrités de la concurrence internationale et difficilement ou pas du tout délocalisables. Opposer la nouvelle économie à l'ancienne, ou les technologies de pointe aux services à la personne, est non seulement absurde mais largement contre-productif. Alléger le coût du travail peu qualifié en alourdissant celui du travail le plus qualifié ne mène nulle part. Ralentir le progrès technique pour protéger l'emploi à court terme serait pire encore, puisqu'il est depuis toujours le facteur décisif de la croissance. La seule voie raisonnable est dans la stimulation de l'innovation et dans la création de débouchés pour la main-d'oeuvre libérée par les gains de productivité. Il n'y a pas de politique économique de l'intelligence qui ne s'inscrive dans une stratégie globale qui dépasse le simple encouragement à l'investissement dans la recherche et dans les nouvelles technologies. C'est cette stratégie globale qui fait défaut à l'Europe, et cette défaillance la place en porte à faux dans la compétition mondiale.

 

La Croix, 13/12/2004