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15/11/2004

La fuite en avant américaine

La fameuse « révolution conservatrice américaine » n'est-elle pas, pour partie au moins, une fuite en avant de l'Amérique face à des réalités par lesquelles elle refuse, consciemment ou incon sciemment, de se laisser rattraper ? Sans doute est-ce assez largement le cas sur le terrain de la morale ou sur celui de la guerre en Irak où l'échec des États-Unis apparaît chaque jour plus inéluctable. Et c'est peut-être dans l'économie que la fuite en avant est la plus évidente. Elle se lit, bien sûr, dans les déficits internes et externes abyssaux.

Celui du budget fédéral et celui de la balance courante sautent aux yeux. Ce ne sont peut-être pas pour autant les plus significatifs. En effet, pour la première fois, le double déficit du budget et des comptes extérieurs se combine avec un déficit important de l'épargne privée domestique.

Le déficit des finances publiques américaines est donc désormais totalement financé par l'épargne du reste du monde et les États-Unis consomment davantage qu'ils ne produisent. Ne produisant plus assez, n'exportant plus suffisamment et désépargnant au lieu d'épargner, l'Amérique a, en quelque sorte, pris acte de son déclin industriel un temps masqué par la bulle de la nouvelle économie. Elle a donc oeuvré à l'émergence d'un capitalisme financier mondial dont elle est le pivot, pour remplacer un capitalisme industriel dont elle était vouée à ne plus être le centre depuis que l'émergence de nouvelles puissances industrielles était devenue inéluctable.

Les États-Unis empruntent massivement au reste du monde pour financer non seulement leurs investissements mais aussi une partie de leur consommation. Grâce au dollar qui leur permet de s'endetter dans leur propre monnaie, ils se sont installés en intermédiaire financier central du nouveau capitalisme mondial. Les banques centrales des pays excédentaires, en l'occurrence essentiellement les pays asiatiques, accumulent d'immenses réserves en dollars qu'elles placent en actifs américains, pour l'essentiel en bons du trésor. Tant que ce recyclage est assuré, il n'y a pas de limite objective au déficit américain et cela durera tant que les dragons asiatiques, et en particulier la Chine, accepteront d'accumuler des montagnes de dollars.

À partir de là, on peut évidemment multiplier les scénarios d'atterrissage de l'économie mondiale allant de l'atterrissage en douceur à la catastrophe planétaire. Mais peut-être est-il plus intéressant de comprendre que, dans le système actuel, c'est la politique qui prime et non l'économie. Ou, pour être plus exact, l'économie américaine est portée par la politique et non l'inverse. Comme en 1945, la puissance américaine est d'abord politique et militaire. En 1945, c'est leur puissance politique et militaire qui installent les États-Unis comme pivots du système monétaire international issu des accords de Bretton Woods, aujourd'hui c'est encore leur puissance politique et militaire qui les installent comme pivots du nouveau capitalisme financier mondial, à ceci près qu'en 1945, les États-Unis cherchaient des débouchés et qu'aujourd'hui ils cherchent surtout des capitaux.

Le tour de force américain est de faire financer cette puissance politique et militaire par le reste du monde. On dit que l'Irak coûte cher à l'Amérique. Mais cela a-t-il une si grande importance dès lors que ce sont les autres qui règlent la facture par dollars interposés ? Jugé à l'aune de la rationalité économique, le jeu est dangereux. Mais, contrairement à ce que croient beaucoup d'économistes, il ne repose pas simplement sur la confiance du créancier envers son débiteur ou sur des anticipations positives sur la croissance américaine. Il repose sur la force de l'imperium américain.

George Bush n'est pas l'inventeur de cette stratégie, ni le seul à en avoir compris les ressorts. Mais il est sans doute le premier à la jouer à visage découvert à travers la croisade contre le terrorisme. Et c'est sans doute ce qui nous est au fond le plus insupportable. D'une certaine manière, les États-Unis ont réussi à imposer le financement de leur déficit comme une sorte de contribution obligatoire du reste du monde à l'effort américain pour préserver la paix et la sécurité mondiale. Et le fait est que si, depuis quatre ans, l'économie américaine s'est plutôt affaiblie et fragilisée, le pouvoir économique des États-Unis sur le monde s'est plutôt renforcé grâce à une politique de puissance menée sans état d'âme mais qui oblige l'Amérique à aller toujours plus loin dans l'affirmation de cette puissance.

La fragilité de l'Amérique de George Bush n'est pas tant dans les déficits eux-mêmes que dans cette dangereuse nécessité de montrer toujours davantage sa force, d'impressionner et d'intimider toujours davantage pour tenter de conjurer le sort de tous les empires qui, à force de piller les ressources des États vassaux, finissent par devenir tellement dépendants de ceux qu'ils dominent que leur puissance finit par s'effondrer sur elle-même. La grande faiblesse de l'Europe face à cette politique de puissance est de ne pas s'être encore mise d'accord avec elle-même sur l'Europe-puissance. Mais c'est aussi la grande menace qui pèse sur le monde de ne le voir bientôt régi que par des politiques de puissance antagonistes. Qui a dit : « L'économie, c'est la paix » ?

 

La Croix, 15/11/2004