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06/09/2004

Le chômage est un problème économique

Les termes du débat de la rentrée sont clairement posés : faut-il accorder la priorité à l'économique ou au social ? C'est, sous une forme à peine renouvelée, la reprise de l'éternel débat entre Bercy et le ministère des affaires sociales. Face à face, comme toujours, le gardien sourcilleux des grands équilibres financiers, et le gardien des grands équilibres sociaux. Jeu de rôles attendu et somme toute naturel.

S'il s'agit de donner enfin la priorité à l'emploi et à la pleine activité sur la logique comptable, les affaires sociales ont évidemment raison tant il est vrai que l'assainissement de nos finances publiques passe par la résorption du chômage de masse et de l'exclusion. Et, même s'il est naturellement nécessaire de réduire les gaspillages dans le fonctionnement de l'administration, ce qui obère de façon décisive les marges de manoeuvre financières de l'état, ce sont bel et bien les dépenses induites par la crise sociale.

Le chômage de masse, la précarité, l'exclusion creusent les déficits, augmentent la dette et alourdissent les prélèvements. Pour maintenir malgré tout un minimum de cohésion sociale, la machine redistributive a pris des proportions gigantesques. La priorité, tant du point de vue des équilibres sociaux que du point de vue des équilibres financiers, est de redonner du travail aux Français plutôt que de paupériser l'état ou de chercher à attirer par tous les moyens des capitaux flottants, et ce d'autant que l'épargne domestique est forte et que la France est statistiquement l'un des pays développés les plus attractifs pour les investisseurs étrangers. C'est la création d'emploi et la remontée des taux d'activité, notamment pour les jeunes et pour les plus de cinquante ans, qui résoudra l'équation budgétaire de l'état et de la Sécurité sociale, non le rationnement de la dépense publique ou le dumping fiscal.

Il faut particulièrement se méfier de l'approche comptable : elle freine la croissance économique en diminuant l'investissement public et en abaissant le pouvoir d'achat des chômeurs et des exclus par la réduction des transferts sociaux. Il faut s'y faire : c'est bel et bien dans la fracture sociale que se situe encore et toujours le noeud du problème économique français, et le renversement des priorités de nos politiques publiques reste à l'ordre du jour. C'est la réduction de la fracture sociale qui réduira les déficits et non l'inverse.

Il serait pour autant illusoire et dangereux de croire qu'on peut avec succès opposer durablement logique sociale et logique économique. Car c'est le chômage qui précarise les statuts sociaux, et le chômage est un problème économique avant d'être un problème social. Et l'on ne peut pas plus alourdir indéfiniment la dette publique qu'on ne peut vouloir en même temps bénéficier des avantages de l'économie de marché, et refuser les principes de liberté qui la fondent.

Le traitement social du chômage et de l'exclusion est une nécessité, tant d'un point de vue moral que pour éviter l'effondrement de la demande et la destruction du capital humain de la nation. Mais le traitement social n'est en aucun cas un remède : il atténue les conséquences, il ne soigne pas les causes. La priorité doit aller au traitement économique. Se fixer une priorité sociale devrait exprimer d'abord et avant tout la volonté de chercher par tous les moyens à faire en sorte que l'emploi ne soit plus la principale variable d'ajustement de tout le système économique.

L'affrontement entre l'économique et le social est stérile. La solution est dans la réforme des prélèvements obligatoires : il faut moins de charges fixes et moins de prélèvements sur le travail. Elle est dans l'investissement : il faut investir massivement dans la formation et dans l'éducation, dans le développement des services abrités de la concurrence internationale et, pourquoi pas, dans les services non marchands où le besoin est énorme. Elle est dans les politiques industrielles et les politiques d'innovation où notre effort est devenu notoirement insuffisant. Elle est dans l'amélioration de la productivité de nos dépenses publiques et l'activation des dépenses passives. Elle est dans l'abandon des politiques de monnaies trop fortes qui pénalisent toujours le travail par rapport à la rente, et l'investissement par rapport à l'épargne. Elle est dans les politiques budgétaires délivrées du dogme de l'équilibre et de nouveau en mesure d'amortir les chocs conjoncturels...

C'est assez dire à quel point la problématique de la priorité sociale est à la fois nationale et européenne, et qu'elle dépend aussi des décisions qui seront prises dans l'avenir avec nos partenaires, s'agissant de l'évolution du droit de la concurrence, du pacte de stabilité, de l'harmonisation fiscale, du statut de la Banque centrale européenne et de la création d'un véritable gouvernement économique de l'Union.

À continuer d'opposer le social et l'économique, à continuer même de les séparer, on ferait en réalité la pire des politiques : celle qui donnerait bonne conscience mais ne résoudrait rien, et laisserait se creuser dangereusement la fracture sociale et la fracture civique, jusqu'à ce point de non-retour où la faillite de l'état et la violence balaieraient l'ordre social.

 

La Croix, 06/09/2004