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14/06/2004

La grande peur des délocalisations

En quelques mois, le thème des délocalisations est revenu au premier plan. Après avoir été très à la mode au milieu des années 1990, la reprise économique l'avait relégué parmi les préoccupations secondaires des adversaires déclarés de la mondialisation libérale. La question, il est vrai, souffre beaucoup de la grande confusion qui règne autour du phénomène de la mondialisation, ce monstre sémantique auquel chacun donne la signification qui lui convient au gré des circonstances, et qui alimente tous les fantasmes collectifs dans un monde en mutation accélérée.

Le ralentissement économique, la remontée du chômage, n'ont pas peu contribué à redonner de la vigueur à la thématique des délocalisations d'activités. Longtemps considérée comme un fait acquis, la désindustrialisation qui, dans l'esprit public, en est le corollaire, se trouve tout à coup dénoncée non seulement par les anti-mondialistes, mais aussi par la plupart des gouvernements des pays développés, à commencer par celui des États-Unis. Au point de contraindre la Commission européenne à rouvrir le dossier des politiques industrielles.

À vrai dire, le débat est en train de changer de nature. Auparavant, il était entendu que les délocalisations ne devaient concerner que les vieilles industries de main-d'oeuvre, pour lesquelles les pays développés ne disposaient plus d'un avantage suffisant par rapport aux pays en voie de développement à faibles coûts salariaux et peu regardants sur les problèmes de sécurité et d'environnement. Il était entendu en même temps que les activités les plus modernes et à très forte valeur ajoutée resteraient solidement ancrées dans nos pays fortement dotés en matière grise, et maîtrisant les technologies les plus compliquées.

Les images du déménagement, jeudi dernier, de l'usine STMicro electronics (STM) de Rennes illustrent la fin de cette illusion. La brutalité qui a entouré le transfert des équipements à destination de Singapour est révélatrice de ce que la situation actuelle recèle d'insupportable absurdité aux yeux des salariés sacrifiés sur l'autel de la mondialisation. Car enfin, voilà une usine dont les équipements quasiment neufs sont à la pointe de la technique, dont la productivité et la compétence des salariés sont au plus haut niveau des standards mondiaux et qui, du jour au lendemain, déménage en Asie où, dit-on, la fabrication des puces coûte 60 % moins cher.

On peut à bon droit se poser la question de savoir où nous allons si, dans ce type d'activité, le calcul économique nous est aussi manifestement défavorable. Circonstances aggravantes, STMicro electronics délocalise à Singapour, qui n'est plus à proprement parler un pays à bas salaires, et se trouve désormais confronté lui-même à des problèmes de compétitivité par rapport à d'autres dragons asiatiques désormais beaucoup plus agressifs. Qu'en sera-t-il donc quand l'attractivité chinoise ou indienne fera sentir son plein effet ? On remarquera que ceux qui dénoncent les angoisses et les peurs soi-disant irrationnelles des salariés face à la globalisation de la production et aux bienfaits immenses de la mondialisation n'en sont pas les victimes, et vivent pour la plupart heureux à l'abri de rentes, de privilèges et de statuts.

On a déjà fait le coup des lendemains qui chantent. Et force est de constater que la lancinante question de l'avenir de la production dans les pays développés reste désormais sans réponse. Or, notre niveau de vie collectif ne dépend pas des quelques profits que quelques actionnaires peuvent retirer des entreprises qu'ils possèdent à l'autre bout du monde, et qui sont pour l'essentiel réinvestis sur place, mais bel et bien de la valeur ajoutée qui est produite chez nous. Le produit intérieur brut que nous nous partageons n'est pas la somme des profits réalisés à l'étranger, mais bel et bien la somme de toutes les valeurs ajoutées des entreprises implantées sur notre territoire.

Bien sûr, certaines implantations à l'étranger contribuent directement ou indirectement au maintien ou au développement de la production de valeur ajoutée en France. Mais il n'est pas sérieux ni honnête de soutenir que c'est toujours le cas. Il n'est pas sérieux non plus de soutenir que le problème peut se résoudre dans tous les cas par un effort accru de productivité. Le cas STM prouve le contraire. à étudier ce cas de près, on se rend d'ailleurs compte que, sans l'euro fort et les distorsions imputables à un financement de la protection sociale exclusivement par les salaires, le calcul économique ne serait pas du tout le même.

La vérité est que l'on dénonce les délocalisations, et que l'on fait tout pour les encourager, même quand elles ne correspondent pas à une division internationale du travail efficace. Le refus de remettre en cause les politiques de monnaies fortes ou le refus de débattre sérieusement de la TVA sociale pour financer la protection sociale ou encore les 35 heures sont au coeur de cette contradiction. Chaque jour, cette contradiction grandit. Voilà maintenant que l'on annonce que la libéralisation de l'électricité va faire augmenter fortement son prix. Ce à quoi Jean-Louis Beffa, président de Saint-Gobain, répond à juste titre que, dans ce cas, il délocalisera. À part ça, la lutte contre la désindustrialisation est une priorité européenne...

 

La Croix, 14/06/2004

 

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