Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

17/05/2004

La fin du laisser-faire ?

L'affaire Alstom et le rapprochement Sanofi-Aventis marquent-ils la fin de quelques décennies de laisser-faire où toute intervention de l'État dans la vie des affaires avait fini par paraître déplacée ? On connaît la doctrine qui veut que l'État crée le meilleur climat des affaires possibles, et laisse le marché pourvoir à tout le reste sous peine d'accoucher de la servitude. Loin d'être moderne, cette doctrine est une vieille lune qui revient périodiquement.

En 1926, Keynes annonçait déjà la fin de cette longue période qui, du milieu du XIXe siècle jusqu'au début du XXe, avait été dominée par une sorte de darwinisme social. C'était presque une religion qu'on commençait d'enterrer dans les années 1920 et 1930 et qui ne devait renaître qu'un demi-siècle plus tard, une fois effacé le souvenir de la grande crise, épuisé le formidable dynamisme des Trente Glorieuses. Il a fallu bien des années et quelques catastrophes pour que triomphent les idées keynésiennes. Il faudra sans doute bien des années encore pour que la religion économique des années 1960-1990 s'efface devant une nouvelle doctrine plus interventionniste. Mais c'est le premier pas qui compte. Voici donc la règle absolue de la non-intervention délibérément violée. Non sans quelques cris d'orfraie de la part des gardiens du Temple annonçant les pires châtiments pour les impies. Mais personne n'ayant finalement été foudroyé, l'invocation d'une terrible sanction des marchés ne fait plus peur.

Le mariage de Sanofi et d'Aventis, arrangé par l'État, aura bien lieu. Preuve que l'État qu'on disait démuni peut encore peser sur l'économie. On a beaucoup dit dans certains cercles que cela nous fâchait avec l'Allemagne, puisque Aventis était un groupe franco-allemand, on a même sous-entendu que cela nous mettait quasiment au ban des nations civilisées qui avaient rompu depuis bien longtemps avec ces pratiques soi-disant d'un autre âge.

Prenons ces cris d'orfraie pour ce qu'ils sont. Car la religion du laisser-faire est pour beaucoup de ses adeptes d'abord une religion qui s'applique aux autres. L'Italie ne s'est-elle pas mobilisée pour sauver Montedison des griffes de l'étranger, comme elle se mobilise pour sauver Fiat, grande cause nationale s'il en est ? L'Allemagne n'a-t-elle pas tenté par tous les moyens il y a quelques années de sauver Mannesmann, et ne vient-elle pas d'arracher des griffes d'un prédateur étranger la crème Nivea hissée elle aussi au rang de grande cause nationale ? Passons sur le cas du capitalisme japonais, rien moins qu'accueillant aux étrangers, et contemplons les efforts de l'État américain pour protéger ses entreprises contre les assauts européens et asiatiques. Qui ne se souvient, il n'y a pas si longtemps, de la mésaventure américaine d'Alcatel ?

L'État n'aurait rien à faire dans les affaires privées. Il n'aurait même rien à dire. Exprimer une préférence sur telle ou telle tentative de prise de contrôle serait déjà une faute. Et pourquoi donc ? N'y aurait-il donc, dans ces grandes opérations, aucun enjeu économique, social, culturel, stratégique, qui intéresse directement la nation ? En vertu de quel principe le patriotisme économique serait-il vertueux en Allemagne, en Italie, au Japon ou aux États-Unis, et ne le serait pas en France ?

On objectera que 30 à 40 %, et même parfois plus, du capital des entreprises cotées à la Bourse de Paris sont détenus par des étrangers. Mais qui croit encore sérieusement que, dans un monde où le capital est dilué à l'extrême et où les actions changent de main tous les jours, ces chiffres ont quelque chose à voir avec la nationalité de l'entreprise et avec son contrôle ? On objectera aussi que la plupart de nos grands groupes industriels réalisent plus de la moitié de leurs chiffres d'affaires à l'étranger, et y emploient souvent plus de salariés qu'en France. Qui doute pourtant qu'Alcatel, Air Liquide ou Alstom sont des groupes français, comme Siemens est allemand ou Fiat italien ? Qui ne voit à quel point l'ancrage du système productif national est désormais pour tout gouvernement une problématique absolument centrale ? Qui ne comprend que lorsqu'on calcule le nombre des salariés concernés en France par l'avenir d'Alstom, il faut non seulement compter les effectifs de l'entreprise, mais aussi ceux des fournisseurs et des sous-traitants, et qu'il faut raisonner en termes de filière et de maîtrise technologique ? Qui ne comprend l'intérêt pour la France d'un rapprochement entre Sanofi et Aventis pour faire contrepoids à l'américanisation de la pharmacie mondiale, et pour ancrer dans notre pays une recherche de haut niveau ?

La politique industrielle est de retour ? Tant mieux. Elle commettra bien des erreurs ? Sans doute. Mais en commettra-t-elle davantage que le marché dont la majorité des fusions, au bout du compte, détruit de la valeur et débouche sur un échec ? Que les pays développés aient pris ou repris conscience, le nôtre en particulier, de ce que la thèse du laisser-faire absolu était intenable, intellectuellement, moralement et politiquement, que les opinions publiques n'acceptent plus aussi facilement l'impuissance proclamée des gouvernements face à la logique boursière, n'a rien de scandaleux mais, au contraire, quelque chose de rassurant. Car enfin, pourquoi la démocratie serait-elle la seule absente du grand jeu du capitalisme financier et des intérêts qui s'y affrontent ?

 

La Croix, 17/05/2004