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19/04/2004

L'économie de la confiance

Faut-il faire confiance à la confiance pour faire repartir la croissance ? La vieille question de la politique de la confiance est de retour dans le débat économique. Le souvenir d'Antoine Pinay hante de nouveau les esprits. Cela faisait bien longtemps qu'on n'avait pas mis autant en avant ce facteur miraculeux de la croissance qui, en poussant les consommateurs à consommer, les investisseurs à investir et les entrepreneurs à entreprendre, est censé venir à bout de tous les ratés de la machine économique.

Quand on ne sait plus quoi faire, on fait appel à la psychologie. On comprend bien que, dans le contexte actuel, celle-ci a des propriétés précieuses, notamment celle de ne solliciter d'effort et de sacrifice de quiconque, ou encore celle d'échapper à toutes les contraintes qui étouffent la politique macroéconomique française. La relance par la confiance n'exige ni impôt, ni déficit accru, ni dépense, ni économie supplémentaire. Elle ne transgresse aucune discipline, elle ne viole aucun des critères du pacte de stabilité. Elle a pour elle aussi la force de l'évidence : a-t-on déjà vu une économie prospère où la confiance ne régna point ? Y a-t-il historiquement corrélations plus solides que celles qui lient positivement l'épargne à l'inquiétude et l'investissement à la foi dans l'avenir ? Et qui a un peu étudié l'histoire économique sait la part décisive des crises de confiance dans les paniques financières, les krachs boursiers et les faillites bancaires. Bref, le rôle central de la confiance dans le développement économique n'est pas douteux et personne ne le conteste.

La « politique de la confiance » n'en demeure pas moins un bien curieux concept. L'expression laisse entendre en effet que la confiance pourrait être une variable qu'on peut instrumentaliser. Mais à moins de croire à l'efficacité de la méthode Coué, on ne voit pas très bien comment il pourrait en être ainsi. Car la confiance, en économie comme ailleurs, ne se décrète pas, elle se mérite. Certes, le charisme, la capacité à dessiner un avenir collectif, l'aptitude à fixer un cap et la croyance collective que celui qui le fixe s'efforcera de le tenir contre vents et marées, sont des données extrêmement importantes. Mais la crédibilité, la pertinence, la cohérence des politiques mises en oeuvre le sont davantage encore.

Pour que la confiance soit au rendez-vous, il faut d'abord que les mesures prises inspirent la confiance et que leur stabilité dans le temps soit assurée. Ainsi la confiance dans l'économie de marché repose-t-elle avant tout sur l'efficacité du système des droits de propriété et sur les garanties qui l'entourent. L'investisseur investit s'il est assuré de pouvoir retirer le fruit de son investissement. Tout ce qui écorne les droits de propriété contribue à ruiner la confiance : la fiscalité erratique, l'inflation, la valse-hésitation des réglementations, les jurisprudences aléatoires, les législations opaques à force d'être trop compliquées et trop changeantes, la dépréciation continue du change, la « créativité comptable », la fraude généralisée... autant de risques qui ne peuvent être ni anticipés, ni couverts, ni assurés, et qui provoquent des transferts de richesses indus.

Ce qui ne signifie pas qu'une réforme fiscale, une dévaluation de la monnaie ou un peu d'inflation ne présentent pas parfois plus d'avantages que d'inconvénients. C'est que la confiance n'est pas tout et n'est pas monolithique : il est parfois nécessaire d'arbitrer entre la rente et le travail, entre le passé et l'avenir, entre les inactifs et les actifs... En tout état de cause, ce ne sont pas de vagues sentiments d'insécurité qui pèsent sur le moral des ménages, mais ce sont bel et bien des données objectives qui ruinent la confiance. Pour être plus précis, l'angoisse collective vient du manque de crédibilité des politiques publiques, s'agissant de leur capacité à réduire le chômage, à combler les déficits, et à relancer la croissance. Et sans doute aussi du caractère sacrificiel de ces politiques.

Le problème de la politique économique française n'est pas de trouver la baguette magique ou le magicien qui d'un coup rétablirait la confiance d'où sortiraient la croissance et l'emploi. Le problème, il est dans les politiques qui depuis vingt ans ne cessent d'imposer des sacrifices aux Français tout en creusant les déficits, en consolidant le chômage de masse et en fabriquant de la stagnation. Comment peut-on espérer donner confiance quand on répète que « contre le chômage, on a tout essayé », que l'État n'y peut rien ou, pire encore, quand on prétend que la crise économique est d'abord une crise de paresse et que, pour réduire le chômage, il faut punir les chômeurs ? Ne nous trompons pas, ce dont nous avons besoin c'est d'une politique, non d'une psychothérapie collective.

Qu'on soit capable d'imaginer autre chose, d'apporter au défi de la mondialisation des réponses crédibles, qu'il y ait une volonté de faire de la croissance et de l'emploi une vraie priorité, que cette priorité pour une fois se traduise en actes, que ces actes soient compréhensibles par le plus grand nombre, que chacun ait enfin le sentiment qu'il ne sera jamais abandonné lorsqu'il sera en difficulté, et la confiance reviendra, et avec elle, en même temps, la prospérité.

 

La Croix, 19/04/2004

 

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