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15/03/2004

Faut-il avoir peur de la dette publique ?

La dette publique française frôle les mille milliards d'euros, somme colossale, inouïe, proprement inconcevable pour le citoyen. Ces mille milliards frappent l'imagination et donnent l'image d'un pays au bord de l'abîme. On ne sait pas très bien à quoi ressemblera la catastrophe, mais on pressent que l'on y court. Le moins que l'on puisse dire, c'est que le catastrophisme véhiculé par ce chiffre - et le discours qui l'accompagne souvent - est peut-être favorable à une prise de conscience salutaire de la situation de nos finances publiques, mais certainement pas propice à une réflexion sereine sur la meilleure manière de l'améliorer. Pour y parvenir, il faut commencer par relativiser.

Après tout, pour important que soit le montant actuel de la dette publique, il ne place pas le pays au bord de la faillite. Le chiffre de 63 % du produit intérieur brut (PIB), qui rapporte un stock de dettes à un flux de revenus, n'a pas économiquement grand sens. Ce sont les intérêts à payer. Avec 50 milliards d'euros par an, la charge d'intérêt est lourde pour les budgets publics, mais elle ne représente malgré tout que 6 % environ de la dépense totale des administrations. Encore faut-il ne pas confondre la dette extérieure de la France avec sa dette publique. La majorité de la dette publique est détenue par des résidents, et celle qui est détenue par des non-résidents est compensée par les avoirs en titre de dette publique étrangère détenus par les résidents.

Ce qui signifie que, pour l'essentiel, on peut considérer la dette publique comme une dette que les Français contractent vis-à-vis d'eux-mêmes, et que lorsque l'État paie des intérêts aux détenteurs de bons du Trésor, la France en tant que collectivité ne s'appauvrit pas. Au fond, la dette publique n'est rien d'autre qu'un impôt différé et le principal problème qu'elle pose dans une économie développée comme la nôtre, où la dette extérieure est négligeable, est celui du transfert de charges entre les générations. Car si l'échéance de la dette publique peut être indéfiniment reportée, les intérêts, eux, ne peuvent être indéfiniment payés par l'emprunt : il faut bien qu'un jour ou l'autre l'impôt règle la facture.

D'où l'argument très répandu selon lequel nous sacrifions l'avenir de nos enfants à notre laxisme budgétaire, puisque nos déficits sont autant de charges supplémentaires qu'ils auront à payer. L'argument cependant ne doit pas être poussé trop loin. Si nous empruntons pour instruire nos enfants, si nous empruntons pour construire des routes sur lesquelles ils rouleront un jour, pour financer des recherches qui porteront leurs fruits dans vingt ans, ou pour construire des logements, nous ne leur rendons pas forcément un mauvais service, même si nous leur léguons des dettes. En bonne orthodoxie financière, il est parfaitement légitime de financer l'investissement par l'emprunt, dès lors en tout cas que le coût de celui-ci n'est pas supérieur à son rendement.

Naturellement nos mille milliards d'euros ne sont pas imputables seulement à des investissements judicieux et à quelques à-coups conjoncturels. Ils sont aussi le produit d'immenses gaspillages et de politiques économiques erronées. Qui pourra jamais dire combien nous a coûté, dans les années 1990, la politique du franc fort, et quelle trace profonde et durable elle a laissé dans nos finances publiques ? Mais, ce qui est fait est fait. C'est l'avenir qui compte, donc l'investissement.

Ce sont les revenus futurs de l'investissement d'aujourd'hui et de demain qui allégeront le poids de la dette passée. C'est parce que l'investissement d'aujourd'hui fera la croissance de demain, que demain il y aura davantage de revenus et donc un rendement plus grand de l'impôt pour payer les dettes d'hier. Nous n'avons pas le choix. Sauf à accepter une réduction significative de notre niveau de vie et de celui de nos enfants : s'il n'y a pas assez d'investissements, il nous faudra consommer moins pour rembourser.

En tout état de cause c'est la qualité de ses investissements qui décidera de son niveau de vie, et non la manière dont ils sont financés. Pour dire les choses autrement, notre seule obsession devrait être non pas de mesurer le niveau de l'endettement d'hier, mais de réfléchir aux investissements les plus judicieux pour préparer la croissance de demain.

 

La Croix, 15/02/2004