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16/02/2004

Le capitalisme peut-il ne pas être moral ?

La crise de confiance aiguë que traverse le capitalisme depuis l'affaire Enron et l'éclatement de la bulle boursière relance le vieux débat sur les rapports entre l'économie et la morale. On ne compte plus les colloques, les séminaires, les commissions de déontologie, les articles, les rapports, les livres sur ce sujet auquel nombre d'intellectuels consacrent désormais une grande partie de leur temps.

Il y aurait quelque légèreté à tenir ce phénomène pour seulement conjoncturel ou pour un simple effet de mode. Le besoin de moralisation n'est pas seulement le fruit des scandales financiers à répétition du type Enron, WorldCom ou Parmalat, et de la prolifération des patrons voyous qui déménagement leurs usines la nuit, qui polluent sans vergogne. Il est plus encore le fruit d'une implacable course à la rentabilité qui engendre la précarité de l'emploi dans les pays développés, la surexploitation de la main-d'oeuvre dans les pays en développement, les délocalisations, la désindustrialisation, le chômage de masse, mais aussi la maladie de la vache folle, les marées noires ou la dégradation des conditions de travail.

C'est dire à quel point le problème est structurel, à quel point se trouve posée la question de la compatibilité entre la loi du profit maximum et la morale commune, à quel point la légitimité même du capitalisme se trouve de nouveau en cause sous une forme différente, mais non moins aiguë qu'aux temps du capitalisme sauvage, avant le droit du travail, la Sécurité sociale et l'intervention directe de l'État dans l'économie.

Il serait illusoire de croire que la revendication d'un commerce éthique, les fonds éthiques ou le concept d'entreprises citoyennes, pour utile qu'ils soient, constituent des réponses suffisantes. Il serait franchement dangereux de s'imaginer que l'on pourrait trouver une issue dans l'affirmation du caractère amoral de l'économie. Cette thèse constitue sans doute la pire défense du capitalisme que l'on puisse imaginer. Non seulement elle n'est d'aucun secours face aux angoisses contemporaines et aux souffrances des victimes du capitalisme financier, mais elle repose sur un formidable contresens intellectuel selon lequel ce n'est pas le capitalisme qui doit être moral, mais la société civile, à charge pour elle d'opérer les redistributions, les compensations et les mesures correctrices nécessaires pour que sa morale soit sauve.

Il y aurait donc, à suivre ce raisonnement, deux sphères autonomes - celle de l'économie et celle de la société - comme si les politiques de redistribution, et plus largement les politiques publiques, pouvaient être neutres vis-à-vis de la production et des échanges. S'il peut être utile de distinguer intellectuellement le plan de l'économie de celui de la politique, du social, de la morale ou de la culture, ils sont en pratique parfaitement indissociables et nul ne peut faire dans chaque personne la part de l'homo economicus, de l'homo politicus ou de l'homo religiosus. L'homme, comme la société, est multidimentionnel. Cela ne signifie pas du tout que l'homme et la société soient morcelables.

Quelle serait donc l'essence de ce capitalisme amoral qui serait distinct de la société ? Si le capitalisme n'est pas dans la société, où est-il ? Qu'est-ce donc que le capitalisme sinon ce par quoi l'on nomme la façon de faire de l'économie d'une société qui adhère à un certain nombre de principes et de règles de comportement ? Max Weber avait au moins raison sur ce point : les systèmes économiques et politiques ont tous des fondements intellectuels, moraux et même métaphysiques. Ils sont inséparables d'une conception commune de l'homme et d'une vision commune du monde.

Comment imaginer qu'un homme cesse d'être lui-même au moment où il s'adonne à une activité d'ordre économique ? Comment imaginer le capitalisme fonctionnant sans ce minimum de confiance qui procède d'une morale commune et sans que chacun de ceux qui y participent sache raisonnablement ce qu'il peut attendre des autres du fait d'un système de valeurs consciemment partagées ? Et comment, sans sombrer pour autant dans le moralisme, espérer susciter longtemps l'adhésion collective à un système économique qui se mettrait systématiquement en porte à faux par rapport à la morale ordinaire de la société ?

Amartya Sen, Nobel d'économie 1998, a raison de vouloir considérer l'économie comme une science morale et la liberté individuelle comme une responsabilité sociale. Pourquoi la conscience morale devrait-elle s'arrêter à la porte de l'entreprise, de la Bourse ? Pourquoi l'économie serait-elle le seul champ de l'activité humaine d'où le cas de conscience serait exclu ? L'argument de l'amoralité du capitalisme a surtout pour effet de conforter la bonne conscience de ceux qui ne veulent surtout pas avoir à se poser de questions sur les conséquences humaines de ce qu'ils décident. Qu'y a-t-il de pire, moralement, que la bonne conscience ?

 

La Croix, 16/02/2004