Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

19/01/2004

La reprise aura peu d'impact politique

C'est un lieu commun de la politique que de parier sur la reprise économique pour gagner des points dans les sondages et des voix aux élections. Après une conjoncture difficile, le retour de la croissance n'est-il pas censé améliorer le bilan des sortants et donner des marges de manoeuvre qui permettent d'échapper à une logique sacrificielle, politiquement coûteuse, pour entrer dans une logique de satisfaction des besoins, électoralement plus payante ?

Mais les bilans, aussi bien présentés soient-ils, garantissent rarement la victoire aux élections. L'expérience démontre que, si le mauvais bilan pèse négativement, une campagne sur un bon bilan est généralement inopérante pour la bonne et simple raison que les électeurs s'intéressent davantage à ce que les candidats veulent faire pour l'avenir qu'à ce qu'ils ont accompli de bien par le passé. Disons que le bon bilan est une condition nécessaire de la victoire électorale mais n'est pas, et de loin, une condition suffisante. Au demeurant, le discours politique y incite puissamment, en tout cas en matière économique : à force d'expliquer que le ralentissement de la croissance est imputable non à la politique gouvernementale mais à la conjoncture internationale, les gouvernements ne peuvent s'attendre à être crédités de la reprise.

Il n'est donc pas sûr qu'en 2004 le retour de la croissance, si retour de la croissance il y a, soit porté au crédit de la majorité et, même si cela était, il n'est pas sûr que le bénéfice électoral en soit perceptible. En vérité, comme c'est le cas dans toutes les phases de reprise économique, la situation pourrait se révéler politiquement extrêmement périlleuse pour le gouvernement dans la mesure où ses marges de manoeuvre pourraient bel et bien se trouver réduites et non pas accrues. Car la notion de marge de manoeuvre est toute relative, et elle se mesure par rapport à la demande sociale.

La récession la comprime. Le sentiment de voir le bout du tunnel, en revanche, réveille les appétits endormis. Quand la conjoncture est trop mauvaise, tout le monde finit par se convaincre que rien n'est possible. Que la reprise montre le bout de son nez et tout semble redevenir possible. Trop longtemps réprimées, les revendications explosent, alors même que les gains de la croissance sont encore insuffisants pour les satisfaire. C'est sans doute la raison pour laquelle, historiquement, la plupart des grandes crises politiques coïncident plus souvent avec les sorties de crise économique qu'avec les moments où celles-ci atteignent leur plus forte intensité. Pour s'en tenir à l'actualité politique récente, la défaite de la droite, en 1988, suit la reprise de 1987, et sa défaite de 1997 suit la reprise de 1996...

Circonstance aggravante cette année, la contrainte européenne sera beaucoup plus serrée qu'en 2003 : les engagements pris par la France au regard du pacte de stabilité absorberont vraisemblablement la quasi-totalité des marges de manoeuvre budgétaires octroyées par le regain d'activité. L'effort à accomplir pour ramener le déficit des finances publiques dans la norme communautaire est en effet considérable. Or l'intensité de la crise européenne est telle que l'on imagine mal que la France puisse se permettre un écart significatif par rapport aux promesses faites à ses partenaires.

Bref, reprise ou pas, il est peu probable qu'il y ait une « cagnotte » fiscale à distribuer en 2004. La loi de finances, relativement drastique, sera donc appliquée avec son cortège de gels et d'annulations de crédits, sans que l'on puisse espérer un assouplissement en cours d'année même si les recettes devaient un peu mieux rentrer que prévu. Et la loi de finances pour 2005, qui sera débattue à partir de l'automne, sera sans doute une nouvelle fois douloureuse, sauf la divine surprise d'un redémarrage de la croissance beaucoup plus fort que prévu.

Mais faut-il se laisser aller à un tel optimisme alors que tout concourt à miner la reprise ? On sait maintenant que la partie décisive va se jouer sur le front monétaire. Que le dollar continue de se déprécier par rapport à l'euro, ou même qu'il se stabilise au niveau actuel, et la compétitivité européenne sera gravement compromise, non seulement vis-à-vis des États-Unis mais aussi de tous les pays d'Asie et d'Amérique latine dont les monnaies sont liées au dollar, à commencer par la Chine. On assistera dans ce cas à une accélération de la désindustrialisation de l'Europe qui aura, à long terme, des effets désastreux et qui, à court terme, peut casser la reprise en découplant les conjonctures européenne et américaine.

Si la Banque centrale européenne ne réagit pas efficacement pour rendre à l'Europe sa compétitivité monétaire, la reprise avortée créera des frustrations qui pèseront lourd sur le climat politique.

Regardons les choses en face : en 2004, on verra l'explosion des demandes sociales, et l'écart entre les attentes et les moyens de les satisfaire risque d'être bien difficile à gérer politiquement, quand bien même la conjoncture serait meilleure qu'en 2003. Pour le gouvernement, c'est sans doute l'année de tous les espoirs, c'est aussi l'année de tous les dangers.

 

La Croix, 19/01/2004