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17/11/2003

Forum social européen : pour quoi faire ?

Le mouvement altermondialiste, comme l'on dit aujourd'hui, tient depuis quelques jours le haut du pavé médiatique. La tenue du Forum social européen aura été l'occasion de relancer le débat sur la mondialisation, ce qui, en soi, est plutôt une bonne chose tant celle-ci aura servi, depuis près de deux décennies, d'alibi commode à toutes les impuissances publiques et à toutes les régressions sociales.

Réfléchir à la mondialisation, à sa nature, à sa portée, à ses conséquences réelles est utile, nécessaire même, dans la mesure où la signification du phénomène est devenue d'autant plus confuse que celui-ci était évoqué à tout bout de champ pour expliquer tout et n'importe quoi. Démythifier la mondialisation est sans doute l'antidote le plus efficace contre la pensée unique qui se dissimule derrière le masque d'un pseudo-déterministe économique qui n'est au fond rien d'autre qu'une forme modernisée du destin antique.

Est-on bien sûr cependant que les débats du Forum social européen et les discours altermondialistes contribuent efficacement à cette démythification ? Le succès indéniable qu'ils rencontrent reflète une angoisse collective bien réelle par rapport à l'évolution d'un monde qui semble de plus en plus dominé par des forces aussi mystérieuses qu'apparemment incontrôlables. Entre le progrès foudroyant des sciences et des techniques et la loi des marchés, le citoyen paraît condamné à subir, et la démocratie à capituler. Que faire face au clonage humain, à la vache folle, aux crises financières ou aux déchaînements spéculatifs ? Que faire face à la dictature de la valeur pour l'actionnaire, à la concurrence des pays à bas salaires, au dumping social et monétaire ?

L'altermondialisme se nourrit de ce sentiment d'impuissance dont il est en quelque sorte le baromètre. En cela au moins il mérite d'être pris au sérieux : le malaise profond qu'il exprime a bien plus de réalité que le supposé complot gauchiste censé se cacher derrière toute critique de la mondialisation. Reste qu'à part la proposition de la taxe Tobin sur les transactions financières, l'altermondialisme peine à sortir de la protestation pour se porter sur le terrain de la proposition. Le Forum social a fait une fois de plus ressortir le défaut fondamental d'un mouvement qui critique davantage le capitalisme que le discours et l'idéologie de la mondialisation.

En virant à l'anticapitalisme radical, l'utile protestation contre la marchandisation du monde s'enferme elle-même dans une impasse à la fois intellectuelle et politique. Au lieu de chercher à en finir avec le capitalisme mondial, il serait plus utile de chercher par quels moyens il est possible de faire prévaloir des principes de justice sociale et des nécessités de culture dans le monde tel qu'il est. On transforme mieux le capitalisme de l'intérieur que de l'extérieur, les Trente Glorieuses l'ont montré et l'État-providence fut une réussite sociale plus grande que l'État socialiste reposant sur l'abolition de la propriété.

Si l'on veut bien considérer que le capitalisme n'est rien d'autre que le nom que nous donnons à ce qui est depuis six cents ans la civilisation matérielle de l'Occident et que, à peine plus d'une décennie après la fin de la guerre froide et l'effondrement du mur de Berlin, le renversement du système de la propriété privée et des moyens de production est proprement impensable, la seule question qui vaut est celle de savoir si l'Europe peut, oui ou non, être sociale tout en restant ouverte et capitaliste.

Le moment est venu de passer aux travaux pratiques et non plus de spéculer sur les effets bénéfiques d'une nouvelle expérience en dehors de l'économie de marché. D'autant que réduire la critique de la mondialisation à l'anticapitalisme radical, c'est en réalité le jeu des idéologues d'un capitalisme financier dont l'irrationalité économique saute pourtant aux yeux. L'irréalisme des uns conforte évidemment ceux qui prétendent qu'il n'y a aucune alternative crédible au système actuel, qui fait passer la finance avant tout le reste.

Avec son livre intitulé Quand le capitalisme perd la tête, Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie, ancien économiste en chef de la Banque mondiale, sert davantage la cause de l'homme que beaucoup d'altermondialistes en attente de la crise finale. Ce relatif échec de la révolte contre un libéralisme pur et dur auquel la thématique de la mondialisation sert de paravent est d'autant plus dommage que le contexte n'a sans doute depuis trente ans jamais été aussi favorable à une remise à l'endroit du capitalisme et à la réhabilitation de l'État social, tellement les échecs et les défaillances d'un capitalisme financier sans frein sont devenus patents.

Comme le souligne Stiglitz, qui sait de quoi il parle : « Aujourd'hui la finance a perdu son lustre, mais il reste à assimiler la leçon : les marchés financiers ne sont pas la source de toute sagesse (...). Un pays qui se soumet sans réserve à leurs disciplines le fait à ses risques et périls. » Dans ce contexte, c'est à Beveridge et à Keynes qu'il faut se référer pour imaginer aujourd'hui les voies de la réforme, plutôt qu'à Marx ou à Proudhon. De ce point de vue le Forum social européen, pris en étau entre les libéraux-libertaires et les collectivistes, est peut-être une fois encore passé à côté de l'essentiel.

 

La Croix, 17/11/2003

 

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