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20/10/2003

Une crise de paresse ?

Le thème de la dévalorisation du travail est de retour sur fond de polémique sur le déclin de la France. L'invitation à retrouver le goût de l'effort se fait pressante : pour renouer avec la croissance, il faut se retrousser les manches. À cause des 35 heures, de l'indemnisation du chômage, des minima sociaux, nous ne travaillons plus assez. La rengaine, déjà entendue dans les années 30, est connue : le chômage de masse serait d'abord la conséquence d'un accès de paresse généralisé.

Faire l'apologie de la valeur travail et dénoncer l'État providence comme propagateur de l'esprit d'assistance ne constitue pourtant pas une politique économique. Chercher le salut dans le démantèlement des acquis sociaux et la flexibilité totale ne vaut guère mieux. Autant celle-ci peut constituer un facteur équilibrant quand l'économie évolue au voisinage du plein-emploi, autant elle peut être déstabilisante dès lors que prévaut un sous-emploi massif ou que survient un choc très important. C'est une erreur fréquente aujourd'hui que de sous-estimer le puissant effet amortisseur, non seulement social mais aussi économique, de la protection sociale depuis un demi-siècle.

Ce qui est sûr, c'est que la place du travail dans la société a changé au cours des dernières années par rapport à ce qu'elle fut du temps des Trente Glorieuses. L'évolution des mentalités a peut-être joué un rôle, mais c'est surtout le bouleversement des données économiques fondamentales qui a changé la donne. Sur vingt-cinq ans, la prise de pouvoir du capital saute aux yeux. Tout y concourt : le progrès technique qui économise le travail, l'augmentation des charges qui pèse sur les salaires et accélère la substitution du capital au travail, la hausse de la fiscalité sur les revenus du travail, mais aussi les politiques de monnaie forte, la désinflation et les taux d'intérêt réels élevés qui pénalisent les actifs et alourdissent leur charge d'emprunt.

C'est peut-être la montée en puissance des marchés financiers sur fond de globalisation qui est la plus décisive : la dictature de la « création de valeur » pour l'actionnaire et les normes de rentabilité à court terme exorbitantes transforment l'emploi en variable d'ajustement. Les conséquences sont dans la dégradation des conditions de travail, dans la précarisation de l'emploi, dans la persistance du chômage de masse, dans la quasi-stagnation du pouvoir d'achat des salaires qui contrastent avec la grande prospérité des rentiers et des spéculateurs.

Dans une société où l'on s'enrichit bien plus en dormant et en spéculant qu'en travaillant et en entreprenant, il est bien difficile de vanter la valeur d'intégration et de promotion sociale du travail. Non que celui-ci ne soit pas désiré. Mais à force de se dérober, d'éclater, de se précariser, on peut comprendre qu'il ne soit plus vécu comme une émancipation mais comme une servitude de plus en plus pesante. Il faut regarder la réalité en face : la valeur travail est d'abord minée par l'insécurité sociale et non par la fainéantise due au relâchement des moeurs.

La situation de l'emploi en France est caractérisée par une faiblesse record des taux d'activité des moins de 25 ans et des plus de 55 ans, ainsi que par le fait que l'entrée en chômage y est plutôt moins fréquente que dans les autres grands pays développés mais que la sortie en est plus difficile. Croire que l'on pourrait améliorer nettement la situation de l'emploi en pénalisant les chômeurs pour accroître l'incitation au travail serait largement illusoire. Même s'il existe un volant non négligeable d'offres d'emplois non satisfaites, leur nombre est très faible par rapport au nombre des chômeurs qui cherchent réellement un emploi.

Si la plupart des chômeurs ne travaillent pas, c'est parce qu'il n'y a pas assez de postes à pourvoir. Chercher à augmenter l'incitation financière en abaissant les minima sociaux pour creuser l'écart avec le smic ne peut avoir qu'un effet à la marge. La perspective de ne pas passer sa vie bloquée au smic et la possibilité de s'inscrire dans une évolution de carrière positive, tant sur le plan de la qualification que du salaire, seraient des moteurs autrement plus pertinents, pourvu, encore une fois, que l'activité ne soit pas étouffée par des politiques macroéconomiques excessivement restrictives dont on finit par se demander si elles ne reposent pas sur le postulat implicite que le chômage de masse est un facteur de modération salariale qui contribue à accroître la compétitivité et les profits.

Avant de chercher à restaurer la valeur travail, peut-être serait-il plus judicieux de s'efforcer de restaurer la valeur du travail, en partageant plus équitablement les charges entre le travail et le capital, en rompant avec les politiques malthusiennes, en faisant prévaloir la cohésion sociale, et une conception de l'entreprise comme communauté de travail. Vaste programme, mais autrement plus fécond que cette inlassable lutte contre les acquis sociaux qui finit par virer à l'obsession.

 

La Croix, 20/10/2003