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22/09/2003

Europe : les questions qui fâchent

L'affaire Alstom s'inscrit dans une longue dérive de la construction européenne qui place l'Europe en position de faiblesse dans l'économie globale. à la philosophie volontariste des pères fondateurs, qui voulaient fonder l'Europe sur des politiques communes, s'est progressivement substituée une Europe dont le seul objectif est le marché unique et la clé de voûte le droit de la concurrence. Il manque la volonté de puissance, la volonté de croissance et la volonté politique.

En misant tout sur la levée des barrières intracommunautaires, sur l'harmonisation des conditions de la concurrence, sur la monnaie unique et sur le pacte de stabilité, l'Union européenne (UE) a cherché à construire son unité contre l'idée même de puissance publique. Ce n'est pas par hasard si, chaque fois qu'elle doit statuer sur des problèmes industriels, la Commission n'attache absolument aucune importance aux logiques industrielles. Toute à son obsession de priver les États de leurs possibilités d'intervention, au nom d'une concurrence censée résoudre par elle-même, automatiquement, tous les problèmes économiques et sociaux, la Commission ne voit plus à quel point elle affaiblit l'Europe face à ses concurrents, en particulier les États-Unis.

Ce qui vaut pour la politique industrielle vaut aussi pour la politique budgétaire, où le refus de prendre en compte la conjoncture pour apprécier le déficit public bride la croissance européenne. Non que le déficit en soi doive être considéré comme un facteur de croissance. Mais relever les impôts et couper sauvagement dans la dépense publique en période de récession est une erreur économique aussi majeure que de relever les taux d'intérêt et de réévaluer la monnaie quand la croissance fléchit.

Ce que la Commission s'efforce aujourd'hui, consciemment ou inconsciemment, de faire prévaloir, ce ne sont pas tant des règles de vie communes, par ailleurs nécessaires, qu'une idéologie commune : celle de l'État minimum alors que, partout dans le monde, l'État joue un rôle économique de plus en plus actif. C'est bien là le paradoxe : aucun juge américain n'envisagerait d'appliquer la législation anti-trust aussi aveuglément que la Commission européenne applique le droit communautaire de la concurrence.

Le juge américain traque les abus de position dominante. La Commission européenne sanctionne la présomption d'abus de position dominante. Au risque de trahir la lettre et l'esprit des traités et de se faire désavouer par la Cour de justice, comme c'est de plus en plus souvent le cas. Mais les dégâts sont souvent irréparables dans une économie mondialisée où tout va très vite. Sur la baisse des impôts, comme sur l'entrée de l'État dans le capital d'Alstom, on peut peut-être reprocher au gouvernement français des erreurs de forme. Mais la forme est moins importante que le fond. Et quand la Commission oppose le respect formel du droit à l'objectif de croissance et d'emploi, elle ne rend pas service à la cause européenne. Elle éloigne de l'Europe les citoyens pour lesquels le chômage et le pouvoir d'achat sont les principales préoccupations.

Ne nous voilons pas la face : la crise actuelle est profonde. Mais elle sera peut-être salutaire en posant brutalement la question des finalités de l'Union et de la place de la démocratie et de la politique dans ses institutions. Si l'Union est une réponse à la mondialisation, elle ne peut pas se contenter d'être une zone de libre-échange, paralysée par une politique monétaire et une politique budgétaire éternellement restrictives, offrant ses entreprises à tous les prédateurs, attendant indéfiniment le retour de la croissance américaine. Comment l'Union serait-elle une réponse à la mondialisation, si elle renonce à être un acteur à part entière de l'économie mondiale, avec une volonté collective, une stratégie de développement, une capacité d'investissement, bref, une politique ?

L'initiative de croissance franco-allemande est un début de réponse. Réponse insuffisante, certes, et l'on se souvient du sort qui fut celui dans le passé de toutes les tentatives de ce type. Mais la conjoncture, en acculant en même temps la France et l'Allemagne à réagir face à la Commission, crée un contexte favorable à un changement en profondeur. D'un mal alors sortirait un bien : la réhabilitation de la politique, dans une Europe où les gouvernants ne sauraient se contenter plus longtemps d'expliquer à leurs concitoyens qu'ils ne peuvent absolument rien faire pour eux tant les contraintes dont ils sont prisonniers les réduisent à l'impuissance.

Ne pas aller aujourd'hui, alors qu'on parle de Constitution européenne, au bout du débat sur ce sujet, au motif qu'il faut au plus vite dénouer la crise, serait désastreux pour l'avenir. Le grand drame de l'Europe a été, au cours des vingt dernières années, d'avoir éludé tous les débats de fond. Cette volonté de consensus à tout prix était le contraire d'un acte de confiance dans l'Europe. Il ne faut pas chercher plus loin toute la fragilité actuelle de la construction européenne. Voici donc venu le moment de poser enfin les questions qui fâchent, celles de la croissance et de l'emploi notamment. Elles ne sont pas médiocres.

 

La Croix, 22/09/2003