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02/06/2003

Désintégration du travail

Quand l´espérance de vie s´allonge, l´équilibre des systèmes sociaux exige que la durée de la vie active s´allonge elle aussi. La préconisation est de bon sens. Mais le moins que l´on puisse dire est que l´argumentaire de la réforme des retraites n´est pas servi par la conjoncture : l´explosion du chômage sur fond de récession conduit fatalement tout un chacun à se demander à quoi peut bien servir de travailler davantage si, globalement, la population active se trouve forcée de travailler moins, faute d´emplois.

La mauvaise conjoncture économique n´est cependant pas seule en cause : le malaise social auquel le débat sur les retraites sert de catalyseur a des causes plus profondes, plus structurelles. Au-delà des réformes successives de la Sécurité sociale, de l´assurance-chômage, des retraites, c´est à la question fondamentale de l´avenir du travail dans la société postindustrielle qu´il va nous falloir répondre. Quelle que soit l´utilité de ces réformes, nous ne sauverons pas l´essentiel si le travail disparaît.

La persistance du sous-emploi, le retour périodique du chômage de masse, semblent indiquer que le « déversement » de l´emploi des anciennes industries de main-d´oeuvre vers les nouvelles activités de services et de productions dites à forte valeur ajoutée, ne se fait plus désormais sans pertes considérables. Concurrencé par la machine et par la main-d´oeuvre sous-payée des pays en développement, l´emploi semble s´évaporer progressivement de nos vieux pays développés.

Nourrie par l´expérience des plans sociaux et du chômage, l´impression d´être condamné à une hémorragie d´emplois qui ne pourrait être stoppée que par une politique de dumping social et fiscal, qui aurait pour horizon la fin de la protection sociale et du service public, gagne bel et bien du terrain. Dans un premier temps, la thèse d´une redéfinition de la division internationale du travail, réservant l´essentiel des emplois peu qualifiés aux pays à bas salaires, semblait pouvoir prévaloir. Cette thèse est devenue caduque.

Nombre de pays émergents disposant d´une main-d´oeuvre très qualifiée, extrêmement compétitive en termes de coûts salariaux, certaines activités de services, fortement consommatrices de matière grise, peuvent être aisément délocalisées en Inde, au Pakistan ou en Chine. Bref, les pays développés ne peuvent espérer trouver leur place dans la nouvelle division internationale du travail en se contentant d´investir dans les nouvelles technologies et en abandonnant les activités de fabrication aux pays en développement. En outre, l´économie sans usine est un mythe, et la désindustrialisation une voie dangereuse, dans la mesure où une bonne partie des services sont des services à l´industrie, qui reste aujourd´hui encore la clé de voûte du système productif.

Entre ceux qui ne voient plus d´issue que dans le partage malthusien d´une quantité de travail toujours plus réduite, et les adeptes de la mondialisation heureuse, les débats essentiels ont du mal à émerger. Mais, dans le monde tel qu´il est, comment ne pas voir par exemple à quel point la monnaie ou le coût du travail commandent nos équilibres sociaux ? Comment ne pas voir qu´un dollar massivement sous-évalué met en péril notre système de retraite et notre Sécurité sociale ? Comment ne pas voir qu´en enchérissant le coût du travail, les cotisations sociales contribuent à détruire l´emploi et à creuser les déficits ?

Après les grands débats sur la réforme des retraites ou de la Sécurité sociale, il nous faudra bien, un jour ou l´autre, débattre des causes de la désintégration du travail qui acculent nos systèmes sociaux à la faillite. Après l´allongement de la durée de cotisations pour les retraites, il faudra bien en toute hypothèse augmenter les prélèvements. La nature de ces prélèvements sera au moins aussi cruciale que leurs montants. Va-t-on augmenter encore le coût du travail, accélérer ainsi la substitution du capital au travail, pénaliser les produits français, accroître le chômage et scier ainsi un peu plus la branche sur laquelle la protection sociale est assise ? Ou bien va-t-on enfin ouvrir le dossier du financement de la protection sociale, de son assiette, pour tenir compte de la mondialisation et de ses effets ? Va-t-on enfin instruire le procès de la monnaie forte et de ses effets désastreux sur le contrat social ?

Notre protection sociale a été bâtie sur l´hypothèse du quasi plein-emploi. Tout faire pour renouer avec celui-ci est crucial. À cette condition, les réformes en cours prendront tout leur sens. On peut évidemment attendre que la démographie engendre une réduction de la population active en pariant que le chômage disparaîtra avec la diminution du nombre des actifs. Pari risqué. Sur cent ans, la population active n´a reculé qu´une fois, pendant les années 1930, et ce recul a coïncidé avec une explosion du chômage.

 

La Croix, 02/06/2003