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05/05/2003

Pour en finir avec la religion du chiffre

Subrepticement, une nouvelle religion avait étendu sur le monde une domination incontestée. La foi dans le chiffre était sans nul doute la plus aveugle et la plus incontestable de toutes les fois que le monde eût connues. Nulle dispute théologique, nulle hérésie n´en perturbait l´empire. Tout autour du monde, le chiffre s´imposait comme une vérité révélée, comme la seule vérité universelle. Comment était-elle née ? Personne n´en savait rien. Quel enfant dieu, quel prophète roi en avait fait la révélation au monde ? Nul n´aurait pu le dire.

Sans doute avait-elle été portée par le triomphe d´une civilisation rationaliste, par les succès sans cesse renouvelés des sciences exactes et par le développement d´un vaste appareil administratif qui, depuis l´aube des temps, a besoin des géomètres, des statisticiens et des comptables pour établir le cadastre, recenser la population, calculer l´impôt. Mais le chiffre était depuis bien longtemps sorti de son domaine naturel, au point de sortir du champ même de la rationalité. Il avait tout envahi. Ce fut peut-être à cause des médias et de la société de l´information. Ce fut en tout cas l´expression d´une grande confusion mentale. Car enfin, si partout désormais le chiffre régnait en maître, il n´avait pas partout la même signification ni la même nature.

Les chiffres du sondeur ne signifient absolument pas la même chose que ceux de l´ingénieur. Entre la mesure de l´opinion et la mesure de la résistance des matériaux, il n´y a aucune commune mesure. Les chiffres ne sont pas tous fabriqués de la même façon. Dénombrer et sonder sont deux opérations bien différentes et, face à une mesure, il faut toujours se demander : que mesure-t-on ? Apprécier une mesure du chômage exige une réflexion sur l´ambiguïté du concept économique et de sa traduction statistique. Comparer le taux de prélèvement obligatoire d´un pays à un autre exige qu´on prenne conscience au préalable du flou de sa définition, de son contenu différent selon le pays, de la relativité de sa signification en fonction du contexte institutionnel et social dans lequel elle s´inscrit. Porter un jugement sur les résultats d´une entre prise oblige à un retour sur les conventions comptables.

Imprécision du concept, imprécision de la définition statistique, imprécision des données, imprécision de la mesure elle-même sont au rendez-vous de tous les chiffrages concernant les faits économiques et sociaux. Il était donc assez étonnant de constater, il n´y a encore pas si longtemps, le formidable pouvoir du chiffre sur les acteurs économiques, et tout particulièrement sur les marchés financiers. Passons sur les statistiques macroéconomiques (chômage, inflation, pouvoir d´achat) censées miner le moral des ménages et des chefs d´entreprise, ou, pire, sur les mesures du moral des ménages et des chefs d´entreprise à travers des sondages qui viennent en retour nourrir l´euphorie ou la dépression collective. Ces chiffres n´ont aucun rapport avec la réalité vécue par chacun, mais ils contribuent, à force, à créer un climat sans que nul ne s´interroge jamais sur leur valeur, c´est-à-dire leur exactitude, leur véracité.

Dans le domaine de la finance, le phénomène avait fini par prendre des proportions inouïes. Tout le monde guettait le chiffre qui allait faire bouger le marché. Qu´importait qu´il n´eût aucune signification économique, ou même qu´il fût manifestement faux, puisque chaque opérateur agit en fonction de ce qu´il pense de la réaction des autres opérateurs et non en fonction de l´analyse qu´il fait lui-même de l´information qu´il a reçue. Le cours de l´action s´effondre carrément quand l´entreprise révise à la baisse sa prévision de résultat, comme si les analystes avaient eu un jour la conviction que la prévision devait se réaliser exactement, alors même que, par nature, l´avenir est incertain, qu´une prévision contient forcément une bonne part de volontarisme et sert une stratégie de communication.

Dès lors que le marché ne fait plus de différence entre une prévision et un résultat, la logique voulait que l´on s´abstienne de prévoir. C´est ce qui est en train de se produire : un certain nombre d´entreprises, dont la dernière en date est Volkswagen, ont déjà annoncé qu´elles ne publieraient plus de prévision. La fin de la religion du chiffre est peut-être pour bientôt.

Après Enron, Worldcom, Vivendi ou Ahold, la foi dans les chiffres est sérieusement ébréchée. On mesure d´un coup le danger qu´il y a à prendre, si l´on peut dire, pour argent comptant, tous les chiffres qui déferlent continûment sur les marchés, comme les hommes politiques mesurent de plus en plus le risque qu´ils courent à confondre les sondages avec les statistiques. Une révolution s´annonce qu´on n´attendait plus. Demain, sans doute va-t-on chercher davantage ce qu´il y a derrière les chiffres et ne se limitera-t-on plus à la seule approche quantitative même en économie. Ce sera tant mieux.

 

La Croix, 05/05/2003