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03/02/2003

Le danger de l'euro fort

Le dollar vaut désormais moins que l'euro. On disserte déjà sur ce renversement du rapport de force monétaire entre l'Europe et les Etats-Unis. On veut y lire une défaite américaine et une victoire européenne. Certains commentateurs n'hésitent pas à chercher dans le glissement du cours de change une mesure de l'affaiblissement de la suprématie jusque-là incontestée de l'Amérique. L'avènement du dollar faible marquerait, dit-on, le début d'une ère difficile pour les Etats-Unis en faisant obstacle aux entrées de capitaux indispensables au financement d'une économie qui souffre d'un déficit chronique d'épargne.

Bref, les Etats-Unis seraient en train de subir un affaiblissement monétaire qui leur serait imposé par le marché contre leur intérêt national. Cette vision est pour le moins un peu simpliste et même, par bien des aspects, naïve. On mêle trop souvent l'orgueil national à l'analyse monétaire. Mélange dangereux parce qu'il empêche de regarder la réalité économique en face.

Monnaie forte, monnaie faible sont des concepts au contenu émotionnel trop fort pour qu'ils soient opératoires. Economiquement, savoir si une monnaie mérite le qualificatif de forte ou de faible ne sert à rien. La seule approche pertinente d'un point de vue économique est celle de la surévaluation ou de la sous-évaluation de la monnaie. S'il est bien une constante dans l'histoire monétaire des Etats-Unis, c'est la volonté d'utiliser le dollar comme arme commerciale pour doper la compétitivité des produits américains. Et si ce dollar s'est apprécié au cours des années de forte croissance de l'économie américaine, c'est par l'effet d'entraînement de l'activité, non par une politique délibérée de monnaie forte : les autorités monétaires ont plutôt cherché à freiner cet effet d'entraînement en augmentant fortement l'offre de monnaie.

Au demeurant, la politique de dépréciation du dollar, souvent pratiquée dans le passé par les Etats-Unis, a rarement perturbé le fonctionnement de l'économie américaine. On a souvent prédit que l'Amérique aurait du mal à financer son déficit courant ou que les adjudications de bons du Trésor, du temps où les déficits budgétaires étaient abyssaux, pourraient ne pas trouver preneurs. Mais, à aucun moment, les Etats-Unis n'ont éprouvé une quelconque difficulté à attirer les capitaux nécessaires pour satisfaire leurs besoins de financement, et à aucun moment la confiance dans le dollar et son statut de monnaie internationale n'ont été ébranlés par ses fluctuations.

Aujourd'hui, avec un cours de change orienté à la baisse et des taux d'intérêt très bas, le pilotage monétaire est presque optimal pour une économie américaine en croissance ralentie. A l'inverse, l'euro soi-disant fort n'est en rien un avantage pour l'Europe. Si la montée de l'euro flatte l'orgueil européen, elle érode en échange la compétitivité de l'économie au moment même où la conjoncture est difficile. Il est à craindre que l'appréciation de l'euro face au dollar ne soit que le reflet du décalage entre une politique monétaire américaine relativement expansionniste visant à stimuler l'activité, et une politique monétaire européenne restrictive qui, au nom de la lutte contre l'inflation, risque de plonger l'Europe dans la déflation.

Il n'est pas exclu que la baisse du dollar soit, une fois de plus, davantage voulue et provoquée que subie. Loin d'être un motif de satisfaction pour les Européens, elle indique la nécessité pour la Banque centrale européenne de desserrer sa politique et de baisser ses taux d'intérêt pour combattre la dépression économique dans un contexte où le ralentissement de l'activité est bien plus inquiétant que ne le sont les tensions inflationnistes.

De tout temps, hélas, le débat monétaire a été davantage empreint d'irrationnalité que de rationnalité. On se souvient du débat surréaliste sur le franc fort dans les années 1990 et du sacrifice de l'économie réelle sur l'autel de la valeur externe de la monnaie. On se souvient aussi du fameux « la déflation plutôt que la dévaluation » de Laval en 1935 et de ce qu'il coûta à la France. Ce dogmatisme imperméable au calcul économique le plus élémentaire contraste avec le pragmatisme américain. Il pourrait faire demain les mêmes dégâts qu'hier si la tendance actuelle devait se prolonger. C'est assez dire combien les discours triomphaux sont décalés et combien est lourde la responsabilité de la Banque centrale européenne dans la conjoncture à venir. Une chose est sûre en tout cas, la réévaluation de l'euro, la hausse des taux d'intérêt et l'augmentation des impôts auraient aujourd'hui en Europe des effets dévastateurs.

La Croix, 03/02/2003

 

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