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02/12/2002

Réhabiliter l'idée de progrès

Le capitalisme, pour fonctionner correctement, a besoin d'une certaine dose d'optimisme.

 

On a pris la détestable habitude de se gausser de ces Français qui ont peur de l'avenir et qui se crispent sur leurs avantages acquis. C'est sans doute qu'on n'a pas bien mesuré à quel point cette peur dépassait largement les frontières françaises, ni combien elle pesait lourd dans la marche de la civilisation et dans celle de l'économie. On aurait, ce faisant, compris que ce sentiment n'avait rien d'anecdotique et méritait, compte tenu de ses conséquences, davantage d'être étudié que moqué.

Il faut aller en chercher les racines non dans l'émergence d'une sorte de conservatisme obtus, adossé à tous les corporatismes, mais dans la remise en cause de l'idée de progrès, principe moteur, multiséculaire, de la civilisation occidentale. On ne reviendra pas ici sur toutes les bonnes et les mauvaises raisons qui ont nourri la critique du progrès depuis des décennies, ni sur la fin salutaire de l'idéologie du progressisme. Mais on observera que la démolition de l'idée même de progrès, c'est-à-dire de l'espérance que demain peut être mieux qu'aujourd'hui, est désastreuse. Sans la conviction qu'il est possible de fabriquer un avenir meilleur, c'est tout l'élan créateur de notre société prométhéenne qui se trouve brisé, tout le ressort de l'expansion qui se trouve cassé.

Le moteur de la croissance c'est l'investissement, c'est-à-dire le pari sur l'avenir. Sans investissement, pas d'accumulation du capital matériel ni du capital humain. La crise de confiance dans le futur se lit dans la baisse des taux d'investissements productifs, mais aussi dans la chute des taux de natalité ou encore dans la montée du stress des classes d'âge actives, dans le suicide des jeunes, dans la consommation de stupéfiants...

A force de récuser l'idéal des Lumières, de la perfectibilité de l'homme et du monde, on a créé un vide désespérant dans lequel se déploie l'obscurantisme, l'occultisme, la divination, les sectes, mais aussi cette étrange ivresse de la jouissance immédiate, du jeu, ou du changement pour le changement qui marque si profondément notre époque. Alors que l'aspiration au progrès portait des projets collectifs et les inscrivait dans la durée, l'absence de lutte dissout le projet dans une agitation frénétique où le changement n'est plus que le remède éphémère à l'angoisse existentielle. Elle dissout aussi les repères, les routines, les habitudes, les institutions et les organisations.

Les Etats, les sytèmes de retraite et les entreprises sont logés à la même enseigne, tout comme le lien social ou le droit. En tout, la nouveauté l'emporte sur toute forme de permanence. Mais la nouveauté n'est plus neuve au moment même où elle commence d'exister... Sans point fixe, sans élément stable, la course effrénée et perdue d'avance à la nouveauté pour la nouveauté ne produit rien, ne construit rien. Pire, elle empêche la production en abolissant la durée.

Entre l'homme des Trente Glorieuses qui savait, ou qui croyait savoir où il allait, et l'homme d'aujourd'hui qui ne sait même plus où il est, il y a un gouffre. Le capitalisme pour fonctionner correctement a besoin d'une certaine dose d'optimisme. La sécurité économique, sociale, publique n'est pas seulement la conséquence de la croissance, c'en est tout autant la cause : on produit davantage, on travaille mieux quand on n'a pas la peur au ventre, l'angoisse du lendemain.

Opposer la liberté individuelle, la responsabilité personnelle, la flexibilité, la mobilité au collectivisme, à la bureaucratie, à l'inertie avait un sens. Confondre la fin du collectivisme avec celle du projet de société et la fin de la bureaucratie avec celle de l'organisation et des institutions n'a aucun sens.

La crise économique et sociale est plus profonde qu'on ne le croit. Elle reflète, on le sait depuis longtemps, une crise du sens. Elle reflète aussi, on l'a moins clairement perçu jusqu'à présent, une dépréciation du futur qui est imputable à notre incapacité présente à nous projeter collectivement dans l'avenir faute d'une nouvelle synthèse réussie entre l'individuel et le social, entre le particulier et le collectif.

L'Europe où la notion de contrat social joue depuis si longtemps un rôle déterminant est particulièrement touchée. La désintégration des systèmes de retraite, de la protection sociale et des services publics, la crise des systèmes éducatifs, la désindustrialisation, la précarisation de l'emploi, l'affaiblissement des normes collectives et la remontée corrélative de la violence anomique ne sont pas pour rien dans le malaise économique européen.

Risquons un pari : ce malaise s'approfondira à proportion de la montée de l'angoisse, il se résorbera en fonction de notre capacité à reconstruire un contrat social. Les vieilles structures achèvent de se disloquer sous les coups de boutoir de la mondialisation et de la concurrence. Qu'allons-nous mettre à la place ? Voilà la seule question qui vaille dès lors qu'il est clair que le pouvoir inconscient du marché ne fabrique aucune vision de l'avenir, ne fixe aucun repère, ne donne aucun sens.

 

La Croix, 02/12/2002

 

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