Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

29/04/2002

Economie et politique

La politique reprend aujourd'hui le dessus sur l'économie et les lois du marché.

 

On nous a trop dit au cours des dernières années que, face à l'économie, la politique ne comptait plus pour ne pas relever les faits qui, depuis quelques semaines, tendent à prouver que la dépolitisation du monde n'est peut-être pas aussi profonde que certains l'avaient cru. Deux événements doivent être médités. Le premier est l'affaire Canal +, le second est le résultat du premier tour de l'élection présidentielle. Le rapprochement peut paraître surprenant, peut-être même choquant, tant ils peuvent sembler l'un et l'autre d'une ampleur et d'une gravité sans commune mesure.

Pourtant, dans les deux cas, c'est la politique qui reprend le dessus. On pouvait croire les peuples domestiqués par les lois du marché et soumis à la logique des orthodoxies gestionnaires. Il y avait bien eu, ici ou là, quelques signes de révoltes sporadiques, dans les manifestations anti-mondialisation, mais elles ne semblaient troubler la quiétude ni des gouvernements ni des multinationales. Il y avait eu aussi la crise de la vache folle et la marée noire de l'Erika où la politique avait repris ses droits. Mais c'était deux accidents terribles qui pointaient d'abord la défaillance des systèmes de contrôle publics.

La mésaventure de Vivendi Universal et le résultat du scrutin du 21 avril sont d'une certaine façon plus significatifs. Jean-Marie Messier avait déclaré un jour que le premier rôle dans la gestion des affaires du monde revenait désormais aux entreprises davantage qu'aux gouvernements. En faisant irruption dans la campagne présidentielle avec le dossier Canal + et celui de Vivendi Environnement, tout indique qu'il avait présumé de ses forces. Le tollé déclenché par la dénonciation de l'exception culturelle puis le limogeage de Pierre Lescure a mis le tout puissant PDG d'une des plus grandes entreprises du monde en difficulté. Tant pour l'eau que pour la télévision, la marge de manoeuvre par rapport à la politique s'est révélée finalement assez étroite.

Le résultat de l'élection présidentielle est venu éclairer d'une lumière encore plus crue ce rapport décidément compliqué entre économie et politique. Le retour de la croissance et le recul du chômage pouvaient laisser présager une atténuation du vote contestataire longtemps porté par la crise et le chômage de masse. C'était oublier cette constante historique qui place les révoltes populaires le plus souvent, non dans les creux de la conjoncture mais dans les périodes de reprise, au moment où le retour de la prospérité fait éclater les revendications trop longtemps contenues. Comme si, brusquement, tout redevenait possible, comme si brusquement toutes les frustrations accumulées se trouvaient libérées par la perspective de l'abondance. La stagnation du pouvoir d'achat à cause des 35 heures, et la perspective du retour du chômage ont rendu, on ne l'a pas assez dit, cette situation explosive.

Mais, évidemment, la conjoncture économique n'est pas seule en cause. Il faudra bien finir par reconnaître aussi que la désintégration sociale et l'angoisse qui lui est liée, ont été depuis des années dramatiquement sous-estimées. Le succès du thème de la fracture sociale, en 1995, aurait du servir d'indice. Il n'en a rien été. S'il était normal de se réjouir que la France s'ouvrît davantage sur le monde, il était suicidaire de ne pas s'efforcer de prendre la mesure de la souffrance sociale qui accompagnait la grande mutation en cours. Le vote aux extrêmes du 21 avril n'a pas tant exprimé des choix idéologiques que l'exaspération de pans entiers de la population. Trop longtemps, l'argument de la modernisation économique a tout justifié. Trop longtemps, on a voulu ignorer les conséquences dramatiques des politiques de monnaies fortes. Trop longtemps, on a refusé de reconnaître à quel point était désastreux l'effondrement de la part des salaires dans le partage du revenu national, ni à quel point le fait que le travail soit devenu la seule variable d'ajustement du système économique globalisé déchirait le tissu social. Trop longtemps, nous n'avons voulu voir la réalité qu'à travers d'illusoires indices statistiques et comptables, ou quelques enquêtes sur le moral des ménages. Trop longtemps les experts se sont contentés d'appréhender la précarité à travers la mesure restrictive du taux de chômage alors que deux fois plus de Français étaient directement touchés par les difficultés de l'emploi, sans compter leurs familles.

Désormais, ce temps est révolu. Le risque politique, en France comme dans la plupart des pays d'Europe, l'emporte sur la certitude des experts. Il faudra, désormais, pour réussir le changement, tenir compte de ses coûts sociaux, culturels, psychologiques. L'argument du déterminisme économique n'est plus tenable. Pour le meilleur ou pour le pire, la politique est de retour. Saurons-nous faire en sorte, collectivement, que ce soit pour le meilleur ? Telle est la question.

 

La Croix, 29/04/2002

 

Les commentaires sont fermés.