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25/03/2002

L'Europe, le marché et l'électricité

Le sommet de Barcelone marque un tournant face à l'idéologie de l'omnipotence du marché.

 

On avait fini par croire que la religion du marché serait la grande religion de l'humanité du XXIe siècle, qu'elle imposera partout les dogmes de la concurrence parfaite et que, nulle part, il n'y aurait plus de salut hors de ses lois. Mais voici que la foi vacille, que le doute lentement s'insinue dans les esprits.

Le doute, comme la lumière, vient par l'électricité. De la crise californienne à la faillite d'Enron, quelque chose a changé, une fêlure s'est produite dans la pensée unique de la mondialisation. Il est vrai que le cas de l'électricité est emblématique des limites du marché, non seulement à cause de sa position stratégique dans l'économie, mais aussi du fait de ses caractéristiques techniques. On ne peut pas stocker l'électricité, ni la transporter sur de très longues distances. A tout moment, le réseau électrique doit être équilibré, l'offre répondant à la demande au plus près de celle-ci, de sorte que les centrales électriques sont mises à contribution en fonction des besoins et non de leur coût de production.

Une autre caractéristique importante du secteur de l'électricité, c'est l'importance des investissements nécessaires et la longueur des délais de retour sur investissement, peu compatibles avec une logique financière de rentabilité à court terme. Enfin, la forte intensité capitalistique de la production et de la distribution électrique suscitent ce que les économistes appellent des rendements croissants qui donnent une prime à la très grande taille. Ces caractéristiques poussent depuis toujours les entreprises d'électricité vers une sorte de monopole dit « naturel », en ce sens qu'il est la conséquence d'un calcul économique rationnel. C'est ce calcul économique ajouté à des considérations d'ordre stratégique et idéologique qui a conduit jadis certains des pays développés à constituer de grands monopoles publics de l'électricité. Incontestablement, s'agissant d'EDF, la réussite fut éclatante, tant du point de vue économique et technique, que du point de vue de l'accomplissement des missions de service public. Péréquations tarifaires, universalité du service, continuité de l'approvisionnement, sécurité, faible coût de production, telles ont été les caractéristiques de l'électricité publique française.

Autant dire que le démantèlement des grandes entreprises d'électricité et la déréglementation dans le monde, depuis une vingtaine d'années, ont été davantage la conséquence d'un basculement idéologique, que d'un choix technique strictement rationnel. D'un point de vue technique, elle fut même souvent irrationnelle, notamment lorsque, au nom de la concurrence, les infrastructures de transport furent séparées de la production, de la distribution et du négoce d'électricité.

L'Europe s'est engagée dans cette voie avec la directive de 1996 sur l'électricité qui ouvre partiellement à la concurrence le marché de la fourniture d'électricité aux entreprises. A Barcelone, il s'agissait pour les chefs d'Etat et de gouvernement de fixer les étapes à venir de cette libéralisation. Celle-ci est désormais inéluctable dès lors que nul, pour l'instant, ne songe à remettre en cause la directive de 1996. Compte tenu du principe d'égalité dans les conditions de la concurrence, l'ouverture partielle du marché des entreprises ne peut que conduire à terme à l'ouverture totale de ce marché. Cette ouverture à 100 %, le sommet de Barcelone en a fixé l'échéance à 2004.

Aucune date, en revanche, n'a été prévue pour l'ouverture du marché des particuliers qui n'interviendra qu'après qu'une directive ait enfin posé les principes du service public dans l'Union européenne. Elle n'en est pas moins inéluctable, si l'on veut bien admettre qu'il est difficile de séparer radicalement les deux marchés et si l'on refuse de couper EDF en trois entreprises indépendantes, une dédiée aux particuliers, une aux entreprises et une à la production.

Le changement, à Barcelone, ne porte donc pas sur le principe de l'ouverture à la concurrence, mais sur le calendrier et surtout sur la nécessité de fixer au plus vite les règles relatives au service public. Le marché sera ouvert, le capital sans doute aussi et même la privatisation d'une certaine manière programmée. Sauf que, désormais, la réglementation ou, comme on dit aujourd'hui, la régulation, retrouve une certaine légitimité. De ce point de vue, il s'agit bien d'un tournant face à l'idéologie de l'omnipotence du marché qui jusqu'à présent ne souffrait aucune contestation. Il est désormais admis que la concurrence ne peut pas résoudre tous les problèmes.

 

La Croix, 25/03/2002