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25/02/2002

Illusions comptables

Les chiffres sont faux, pas seulement parce qu'ils sont manipulés, mais par nature dès lors que la valeur est subjective.

 

La chute du géant américain de l'énergie, Enron, a traumatisé les opérateurs sur les marchés financiers. Le monde de la finance internationale semble avoir brusquement découvert qu'il était tributaire de l'imagination des comptables et qu'il travaillait à partir d'informations dont il était incapable de vérifier la véracité. Les comptes d'Enron, pourtant vérifiés par un grand cabinet d'audit, étaient faux et les risques habilement dissimulés dans les replis d'une comptabilité opaque. Raison pour laquelle les marchés n'auraient, si l'on peut dire, rien vu venir de la déconfiture programmée de ce groupe dont la capitalisation boursière figurait parmi les sept premières de la Bourse de New York.

Se trouve ainsi posée la question de la sincérité des comptes et aussi celle de « l'image fidèle » de la comptabilité, c'est-à-dire de sa capacité à rendre compte effectivement de la réalité économique de l'entreprise. La tricherie pose un problème de contrôle et de sanction. L'image fidèle pose un problème de mesure. On sait, au moins depuis la faillite de la banque Barings, à quel point les banques ont du mal à contrôler leurs risques et à se prémunir de l'indélicatesse éventuelle de leurs courtiers. Entre la créativité comptable et la créativité financière, dans le dédale des montages juridiques, des sociétés écran et des opérations de marchés, le contrôle parfait est illusoire.

Mais même s'il l'était, la mesure du risque buterait sur la définition de celui-ci autant que sur la difficulté à l'appréhender. On ne connaît souvent l'ampleur du risque réel qu'au moment du dénouement de l'opération. Tant qu'un actif n'est pas vendu, on ne connaît pas sa valeur avec certitude. Le cours du marché le jour de la clôture de l'exercice comptable ne dit rien sur le prix auquel un actif pourrait être vendu une semaine plus tard. Quand on sait que le cours d'une action peut varier de 40 % en une seule séance de la Bourse, on mesure l'incertitude qui pèse sur les comptes. Quand on sait la difficulté d'évaluer les stocks, quand on connaît le caractère problématique du risque de change, du risque de taux d'intérêt ou du risque de marché, on mesure l'impossibilité de donner une image comptable fidèle d'une réalité bien souvent virtuelle.

Entre les données comptables et les marchés, la relation est circulaire : les marchés se nourrissent des données disséquées par les analystes financiers. Ce qui vaut pour les comptes des entreprises vaut aussi pour les comptes nationaux et les statistiques. Au caractère forcément arbitraire des conventions comptables et à la variabilité des prix, s'ajoutent dans ce cas l'imprécision des recensements ou l'incertitude liée aux techniques d'échantillonnage.

Mais la comptabilité nationale pose un problème encore plus redoutable. Un bien quelconque vaut ce que les agents économiques sont prês à payer pour se le procurer. Encore faut-il pour mesurer cette « disposition à payer » que le bien soit échangeable sur un marché. Or, une grande partie de l'activité humaine est hors marché. Pour prendre la mesure de cette sphère non marchande, on peut citer les services publics, mais aussi toute l'économie domestique. La même remarque vaut pour tous les effets qualitatifs qui ne font l'objet d'aucune transaction et qui ne sont dans les comptes d'aucune entreprise. Effet positif ou négatif : la pollution n'est pas décomptée du PNB et celui-ci augmenterait si on rasait Notre-Dame pour la transformer en parking. Pire encore, comme la comptabilité nationale est une comptabilité de flux, un tremblement de terre a pour conséquence d'augmenter comptablement le PNB !

Les chiffres sont faux, pas seulement parce qu'ils sont manipulés, mais ils sont faux par nature dès lors que la valeur est subjective. Ainsi est-il déraisonnable de donner le dernier mot aux seuls analystes financiers. Même si les données comptables sont sincères, ce qu'il est impossible de savoir avec certitude. En microéconomie comme en macroéconomie, s'en tenir à l'approche comptable c'est prendre le risque de se laisser piéger par l'illusion.

Illusion dangereuse parce que la réalité finit toujours par l'emporter. Les bulles spéculatives finissent toujours par éclater et, un jour ou l'autre, la pollution, les encombrements, le chômage de masse ou la fracture sociale finissent toujours par miner la croissance et par peser sur les comptes nationaux. Bref, la comptabilité est utile mais ce n'est qu'un élément parmi d'autres et la religion du chiffre dans laquelle nous vivons fait en partie reposer notre économie sur du sable.

 

La Croix, 25/02/2002