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28/01/2002

L'exception face au marché

Il faut tenir la culture, l'éducation et la santé dans une position particulière par rapport au marché.

 

En dressant il y a peu l'acte de décès de l'exception culturelle, le PDG du groupe Vivendi-Universal a eu au moins le mérite d'éclairer la véritable nature du débat sur la mondialisation et de mettre tout le monde au pied du mur. Il ne s'agit plus pour l'heure, en effet, de récuser l'ouverture des frontières et la libre-circulation des hommes, des marchandises et des capitaux. Il ne s'agit pas davantage de récuser le principe même d'une certaine division internationale du travail. Il s'agit avant tout de poser la question du rapport entre l'économie et la civilisation.

On connaît depuis longtemps l'influence des valeurs et de l'éthique sur les systèmes économiques. Il n'y a pas d'économie qui n'ait un fondement moral comme il n'y a pas de science qui n'ait d'une manière ou d'une autre un fondement métaphysique. Comme dit Braudel, « le capitalisme exige, d'une certaine façon, une évolution de la société favorable à son expansion » et ne peut donc être dissocié de ce qui fonde le pacte social. La cause est entendue. Celle qui l'est moins, c'est celle de l'influence de l'économie sur la société.

L'économie a-t-elle un effet en retour sur l'ensemble du système de valeurs ? Ou, pour dire les choses plus précisément dans le contexte actuel : dans le capitalisme, tout peut-il être traité comme de la marchandise soumise à la loi du marché sans risquer de saper les fondements mêmes du capitalisme ? C'est exactement le problème posé par « l'exception culturelle », comme d'ailleurs par l'exception de la santé ou celle de l'éducation. Car l'exception culturelle défendue par la France n'a jamais signifié que la France pouvait se prévaloir d'une culture exceptionnelle, mais seulement que la culture, n'étant pas une marchandise ordinaire, ne pouvait être incluse dans le droit commercial.

L'économie n'est pas neutre : si l'on veut préserver ou promouvoir une certaine idée de la culture, de l'éducation ou de la santé, et à travers elle une certaine idée de l'homme, il faut tenir la culture, l'éducation et la santé dans une position particulière par rapport au marché. Il faut en quelque sorte leur accorder un statut dérogatoire par rapport aux lois de la concurrence pour permettre d'y faire prévaloir d'autres critères que la loi du profit et du rendement financier.

Du point de vue de l'émancipation de l'homme et de son élévation intellectuelle et morale, c'est l'exception qui est progressiste et la banalisation marchande qui est régressive. Il faut être conscient qu'au bout de la marchandisation de la culture, de l'éducation et de la santé, il y a la marchandisation de l'homme, donc la fin de l'homme comme sujet pensant, libre et responsable. Que se passerait-il si nous cédions aux injonctions des dirigeants de l'industrie de la distraction ou à ceux de l'industrie pharmaceutique et de l'assurance ? De facto, il n'y aurait plus de politique publique possible dans les domaines de la culture, de l'éducation ou de la santé. Il n'y aurait plus que la concurrence et le juge de la concurrence.

Une forte pression s'exerce pour que le principe de l'exception culturelle, c'est-à-dire le principe de la dérogation, soit remplacé par celui de la diversité culturelle. Y céder serait mettre le doigt dans un engrenage fatal. La diversité culturelle, en effet, est un objectif. L'exception culturelle est le moyen le plus sûr d'y parvenir. Supprimer l'exception culturelle, c'est mettre la culture dans le droit commun et, par conséquent, conférer aux juges de la concurrence le soin d'apprécier ce qui est licite pour parvenir à la diversité culturelle. On imagine ce qui pèsera le plus lourd dans les jurisprudences, du principe de la libre concurrence ou de celui de la diversité culturelle. Et que restera-t-il de la culture quand elle sera jugée à l'aune du droit commercial ? On imagine assez bien aussi ce que pourrait devenir l'éducation si elle était marchandisée, ou ce que deviendrait l'éthique médicale si la médecine n'était soumise qu'aux lois du marché et à la responsabilité pénale.

Le problème de la mondialisation n'est pas celui de « l'économie monde » qui est posé depuis la plus haute Antiquité puisque jamais la géographie économique n'a coïncidé avec la géographie politique. Le problème de la mondialisation est de savoir si, pour la première fois dans l'histoire, il faut admettre que tout soit soumis à la logique économique et si l'intérêt doit être reconnu désormais comme le seul et unique ressort de l'action humaine. Problématique applicable à la culture, à la santé et à l'éducation, mais aussi à l'environnement, à l'urbanisme, à l'aménagement du territoire, aux risques alimentaires et industriels, à la génétique.

C'est la frontière entre la civilisation et une nouvelle forme de barbarie que la mondialisation nous invite en fait à tracer, en nous obligeant à répondre à la question des limites de la concurrence et du marché. Choix éminemment politique : la dictature des marchés ne s'exerce que dans le renoncement politique et rien ne nous y oblige. Le chiffre d'affaires de Vivendi pèserait-il plus lourd qu'une certaine idée de la civilisation ?

 

La Croix, 28/01/2002

 

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