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26/11/2001

L'illusion du développement par le libre-échange

A voir toute l'économie à travers le commerce, on la fait tourner à l'envers.

 

S'il y a au moins une leçon à tirer des négociations de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), c'est qu'entre les Etats-Unis et les pays du Sud qui réclament l'ouverture de tous les marchés à leurs produits agricoles, il existe aujourd'hui une convergence étonnante. Les négociations commerciales internationales font désormais apparaître une sorte de camp du progrès qui mise tout sur le commerce, face à un camp du refus, essentiellement européen, qui résisterait par égoïsme à la mise en oeuvre de la seule politique qui serait susceptible de sortir les plus démunis de l'ornière du sous-développement.

On connaît l'espèce de terrorisme intellectuel qui impose l'idée que, partout et toujours, le libre-échange absolu est bénéfique. On connaît aussi l'égoïsme, véritable, qui pousse à faire des affaires plutôt qu'à consentir une aide publique qui s'est littéralement effondrée depuis une dizaine d'années. On découvre à quel point le commerce, en même temps qu'il est un alibi pour certains pays riches, est devenu un mirage pour les pauvres.

Bien sûr, les sociétés ouvertes sont plus aptes au développement que les sociétés fermées. Bien sûr, l'échange est un stimulant puissant et une source d'enrichissement réciproques. Mais, de ce constat à l'absolutisme du libre-échange, il y a un grand pas que la raison économique interdit de franchir. Il ne suffit pas de supprimer les frontières économiques pour enclencher le cercle vertueux du développement et de la croissance. Quand bien même elle serait exacte, la théorie du commerce international qui, depuis Ricardo jusqu'à Samuelson, prône le libre-échange et la spécialisation internationale fondée sur les avantages comparés, est une théorie statique.

Si l'ouverture peut contribuer à stimuler le développement et la croissance en poussant chacun à utiliser au mieux ses ressources, en laminant les rentes de situation, et en suscitant des rendements croissants, il n'en demeure pas moins que ni le développement ni la croissance ne peuvent venir du dehors. Le développement et la croissance ne peuvent venir que du dedans. Avant de vendre, il faut produire, il faut donc de bonnes conditions de production, et le commerce extérieur est une variable d'ajustement, non le moteur du développement.

Tout processus de croissance est d'abord endogène, comme disent les économistes, plutôt qu'exogène. On sait, depuis Max Weber, à quel point les valeurs jouent un rôle décisif dans le dynamisme économique. L'histoire économique nous a aussi appris combien furent importantes, dans le décollage de la croissance européenne, au XIXe siècle, tant les normes juridiques que la définition des droits de propriété. Toutes les analyses économiques des facteurs de la croissance depuis vingt ans mettent en lumière l'impact de l'éducation, de la recherche, de la santé, des infrastructures, de la sécurité, et le rôle positif de l'Etat dès lors qu'il n'est pas alourdi par une bureaucratie étouffante.

Le développement est le résultat d'une stratégie beaucoup plus ample, beaucoup plus complexe qu'une simple stratégie commerciale qui, au demeurant, ne se suffit pas à elle-même pour conquérir des parts de marché à l'international : il faut réunir des conditions de fiabilité, de sécurité, de qualité qui exigent une organisation sociale, des contrôles, des règles, des équipements qui ne souffrent pas l'improvisation.

Ce n'est pas tout. Il n'y a pas de cercle vertueux du développement sans l'augmentation simultanée de la production et de la consommation. Le développement du marché intérieur est le maillon clé du décollage, la courroie de transmission de la hausse continue de la productivité globale, et les échanges commerciaux entre les pays sont d'autant plus intenses que les niveaux de vie y sont comparables. Comme le dit bien l'économiste américain Paul Krugman, un pays n'est pas une entreprise : in fine, il produit pour consommer, non pour vendre.

Le libre accès au marché extérieur n'est pas plus le remède ultime au sous-développement que le commerce n'est la garantie de la paix. Est-il si difficile de comprendre que, pour être productif, mieux vaut manger à sa faim, être en bonne santé, bien instruit, bien formé et pouvoir recueillir le fruit de son travail et de ses initiatives ? Est-il si difficile de comprendre que l'exportation compétitive est une résultante, jamais une cause ? Est-il si difficile de comprendre qu'à voir toute l'économie à travers le commerce, on la fait tourner à l'envers ? Est-il si difficile de comprendre qu'il y a quelque chose au-delà de l'économie, que l'éducation ou la santé ne sont pas des affaires de commerce, que le libre-échange comme seul et unique principe d'organisation de l'économie mondiale est un piège dont les populations du tiers monde seront les premières victimes ?

 

La Croix, 26/11/2001

 

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