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01/10/2001

Nouvelle donne

Le mirage technologique avait fini par faire oublier à beaucoup le facteur humain. C'est ce mirage qui vient de se dissiper et, avec lui, celui de la dépolitisation du monde.

 

La chute du mur de Berlin avait changé la donne de l'après-guerre et ouvert grandes les portes de la globalisation. Les experts annonçaient l'avènement inéluctable de la société d'abondance et la fin de l'Histoire. La cause était entendue, il n'y aurait plus rien au-dessus des marchés.

La nouvelle république universelle ne serait pas celle des philosophes, mais celle des financiers. L'avenir radieux de l'humanité se lisait dans les cours de Bourse et les fantastiques plus-values de la nouvelle économie, et l'on comptait davantage sur la généralisation des stock-options que sur les politiques publiques pour répartir équitablement les fruits de la croissance. Liberté serait, disait-on, le maître mot du XXIe siècle, débarrassé par la raison économique des préjugés politiques, religieux et culturels.

La montée de la précarité et de la violence anomique, le trou dans la couche d'ozone, le clonage, la vache folle et les marées noires suscitaient bien quelques angoisses mais ne semblaient pas susceptibles de contrarier la liberté de circulation des hommes, des marchandises et des capitaux. L'effacement des frontières ne donnait-il pas, après tout, l'assurance de la meilleure allocation possible des ressources mondiales et de la paix que les nationalismes avaient si souvent compromises ? Certitude à peine entamée par quelques génocides africains et quelques guerres moyen-orientales, balkanique ou tchétchène.

La tragédie new-yorkaise et celle de Toulouse ont tout changé, non par ce qu'elles ont détruit mais par ce qu'elles ont révélé, à savoir que l'homme du XXIe siècle, comme ses prédécesseurs, lorsqu'il a à choisir entre sécurité et liberté, préfère la sécurité, et, s'il se sent menacé, en appelle à la politique et au service public plutôt qu'à la loi du marché.

Les Américains de l'Amérique profonde veulent davantage d'armée, de police et de surveillance, tandis que les élites mondialisées découvrent brusquement que les marchés, le Net et les avions peuvent servir aussi aux mafias et aux terroristes. Les habitants de Toulouse ne seront plus jamais tentés de croire que tout peut être résolu par la maximisation du profit, le recul indéfini de la puissance publique et de la réglementation.

Tous ceux qui avaient lu quelques livres d'histoire savaient déjà, avant le 11 septembre, que jamais le commerce et la finance n'avaient suffi à garantir la paix, et que le risque zéro n'a jamais existé. Mais le mirage technologique avait fini par faire oublier à beaucoup le facteur humain. C'est ce mirage qui vient de se dissiper et, avec lui, celui de la dépolitisation du monde.

On a longtemps débattu de l'opportunité de contrôler la mondialisation. D'un seul coup, ce problème qui paraissait jusque-là insoluble et déchaînait les passions s'est trouvé résolu : il ne s'agit plus désormais de savoir s'il faut contrôler, mais seulement de savoir comment on va le faire. Ce n'est pas le seul débat qui se soit trouvé clos du jour au lendemain : on ne s'interrogera plus pour un bon bout de temps sur la nécessité des dépenses de défense, l'opportunité des contrôles d'identité, l'utilité des services publics, la légitimité du pouvoir réglementaire...

On perçoit mieux la fragilité des dogmes qui nous gouvernent depuis quelques décennies quand les compagnies aériennes et les assureurs se tournent vers les Etats pour leur demander des subventions. Mais on pressent aussi les changements en profondeur qui se préparent, non seulement pour ce qui concerne la définition des libertés individuelles et la libre circulation, mais aussi pour ce qui concerne la nationalité des entreprises, l'avenir des paradis fiscaux et du secret bancaire, ou encore les rapports de l'Amérique avec le reste du monde.

On pressentait déjà, à travers le débat sur la mondialisation, le déroulement des dernières campagnes électorales en Europe, la crise japonaise, le désastre électrique californien ou l'importance grandissante des problèmes de risques alimentaires, que quelque chose était en train d'évoluer dans les mentalités. On pressentait aussi, avec le début de la dégringolade boursière, que la finance ne serait plus désormais à l'abri de la critique de la part de ceux-là mêmes qui l'avaient encensée.

Dans la triple conjonction du dégonflement de la bulle boursière, de la prise de conscience des risques industriels et du terrorisme, le pressentiment fait désormais place à la certitude qu'une grande mutation est en cours, qu'une mécanique s'est mise en marche, qui modifie la donne. Pour le meilleur ou pour le pire : la mondialisation maîtrisée ou Big Brother.

Il y a quelques jours, un trader de la Bourse de New York, commentant la chute des cours, a dit : « Ce n'est que de l'argent ! » Oui, décidément, quelque chose est en train de changer, quelque chose qui touche au rapport à la chose publique et à la morale, qui modifie la hiérarchie des valeurs et la relation au temps, qui transforme aussi le calcul économique : on ne calcule plus de la même manière quand on redécouvre qu'il y a des choses infiniment précieuses auxquelles le marché n'accorde aucun prix et quand on prend conscience que l'on peut perdre, en quelques secondes, tout ce que l'on a accumulé pendant des décennies.

Il est peu probable que le monde soit longtemps paralysé par la peur, mais l'aversion pour le risque va croître. L'avenir est plus que jamais à la prudence et au principe de précaution, et ce glissement ne sera pas sans conséquence économique et sociale. Jusqu'où et pour combien de temps ? Nul ne le sait. Ce qui est sûr, c'est que l'on ne peut plus prolonger les tendances. Il faut tout reconsidérer. Non qu'il faille remplacer les idéologues de la mondialisation heureuse par les prophètes de malheur, mais parce qu'il faut comprendre que, désormais, c'est la problématique trop longtemps refoulée de la violence qui va conditionner tout le reste, et non plus celle de l'enrichissement.

 

La Croix, 01/10/2001