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02/07/2001

Le retour de l'Etat ?

Après des années d'euphorie libérale, de nombreux pays semblent redécouvrir la nécessité d'une dose certaine d'intervention publique pour tempérer la logique du marché.

 

Depuis vingt ans, la puissance publique reflue. Après la longue période keynésienne des années 30 à 70, qui s'est achevée dans le double choc pétrolier, après l'échec avéré du collectivisme dans les démocraties populaires, la fin de l'histoire économique dans l'avènement d'une économie de marché libérée définitivement de toute entrave a pu sembler la meilleure hypothèse de travail. Elle ne l'était pas. Non que nous soyons menacés par un retour, à une grande échelle, du protectionnisme et du dirigisme. Mais les choses paraissent tout d'un coup moins simples ou, si l'on veut, moins simplistes qu'il y a peu, quand l'euphorie boursière faisait encore miroiter le mirage de la société d'abondance.

Les succès électoraux d'Aznar en Espagne, de Berlusconi en Italie, de Bush aux Etats-Unis et même de Blair au Royaume-Uni faussent la perspective et masquent les évolutions profondes qui sont en train de se produire. On a bien vu la dimension libérale des programmes victorieux. On a moins souligné certains infléchissements notables. En Grande-Bretagne, les travaillistes ont gagné en faisant campagne sur la réhabilitation du service public. La remarque vaut aussi pour l'Italie, où la coalition de droite a fait certes campagne sur la baisse de la pression fiscale et la déréglementation, mais aussi sur la relance des grands travaux et l'amélioration des infrastructures publiques.

Mais le signe le plus intéressant vient peut-être des Etats-Unis, qui brandissent depuis vingt ans l'étendard de la libéralisation et dont les certitudes idéologiques se trouvent sérieusement ébréchées par la crise californienne de l'électricité. Au point que les autorités fédérales de régulation s'apprêtent à mettre en place un contrôle des prix de gros de l'électricité !

Dans les trois cas _ les infrastructures publiques italiennes, les chemins de fer, les routes et les hôpitaux britanniques, l'électricité californienne _, c'est le problème du sacrifice systématique du long terme qui se trouve posé. Pour des raisons soit de rentabilité immédiate quand il s'agit du secteur privé, soit de coupes dans les investissements publics en contrepartie de programmes d'allègements fiscaux, les dépenses d'avenir ont été insuffisantes et le moment est venu de commencer à en payer le prix. Bref, le long terme d'hier devient le court terme d'aujourd'hui et on découvre chaque jour davantage qu'on ne peut plus reporter la dépense.

Et cette dépense n'est pas relative qu'au capital physique. Dans tous les pays développés, le problème du capital humain se trouve posé avec de plus en plus d'insistance. Les théories de la croissance attribuent depuis longtemps à l'accumulation du capital humain un rôle décisif dans le développement économique. Mais, à l'ère de la révolution de l'information et du « capitalisme cognitif », ce rôle a tendance à devenir encore plus décisif sous toutes les formes imaginables, de la santé à l'éducation, en passant par la formation professionnelle ou la recherche. Même l'engouement pour les politiques en faveur de l'environnement et de la qualité de la vie s'inscrit dans cette préoccupation croissante.

Comme le soulignent depuis des années les rapports de la Banque mondiale et les travaux des économistes de « la croissance endogène », dans tous ces domaines, l'intervention de la puissance publique est toujours, peu ou prou, nécessaire. On peut discuter des modalités de cette intervention. Mais personne ne pense sérieusement que l'Etat ou les collectivités publiques peuvent être tenus totalement à l'écart des problèmes de la santé ou de l'école. Et ce n'est pas par hasard que le signe le plus marquant du retour de l'Etat soit à rechercher sur le front de la sécurité alimentaire, que l'opinion refuse de confier à la seule logique du marché, comme elle refuse que la distribution de médicaments dans les pays en voie de développement soit dictée par le seul souci de la rentabilité ou que les perspectives de profit sur les OGM occultent le principe de précaution.

Au fur et à mesure que la mondialisation progresse en même temps que la libéralisation de l'économie mondiale, elle montre davantage la myopie du marché, les coûts irrécouvrables, les irréversibilités et les externalités qui justifient depuis toujours l'intervention publique.

La demande qui monte n'est pas seulement une demande de régulation de la concurrence par le juge ou par quelques autorités administratives indépendantes chargées de sanctionner les abus de positions dominantes. La puissance publique est confrontée aussi à une demande d'agir. A tort ou à raison, des marées noires à la vache folle, en passant par les inondations, l'aménagement du territoire, l'innovation, les licenciements, les délocalisations ou les prises de contrôle, l'opinion veut des actes. Plus question désormais d'expliquer qu'on a tout essayé, comme le faisait François Mitterrand à propos du chômage, que l'Etat ne peut pas tout faire, ou d'invoquer les traités internationaux, les juges ou les experts.

De plus en plus fréquemment, les gouvernements violent les lois de la concurrence, du libre-échange et de la libre-circulation. Pour les farines animales comme pour les droits de propriété. On se souvient de l'attitude, il y a quelques mois, du gouvernement portugais dans les prises de contrôle bancaires auxquelles il était opposé. On a sous les yeux les restrictions apportées par l'Espagne ou l'Italie aux prises de participation d'EDF ou encore l'exemple du gouvernement de la très libérale Australie, qui s'oppose à la prise de contrôle par Shell de la deuxième entreprise australienne d'énergie...

On pourrait citer bien d'autres exemples, mais le plus significatif est sans aucun doute le débat sur l'Europe politique et le gouvernement économique européen. Face au ralentissement de la croissance mondiale et à ses effets prévisibles sur l'activité en Europe depuis que l'euro n'apparaît plus à lui tout seul comme un bouclier suffisamment protecteur, la nécessité d'une stratégie économique et tout particulièrement d'une politique macro-économique cohérente resurgit. C'est bien le besoin d'un retour de la puissance publique qui s'exprime là aussi.

Bref, tout le monde découvre, ou plutôt redécouvre, que la concurrence, pour bénéfique et stimulante qu'elle soit, ne saurait être un absolu et qu'il y a au-dessus d'elle des questions de valeurs qui sont parfois plus importantes que les lois de l'économie. Tout le monde découvre ou plutôt redécouvre que s'il y a eu au XXe siècle souvent trop de politique, il n'y en a peut-être aujourd'hui plus assez.

 

La Croix, 02/07/2001

 

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