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28/05/2001

Productivisme, nécessité et qualité

Tout n'est pas mauvais dans le productivisme, c'est lui qui a assuré les formidables progrès du XXe siècle. Il faut pourtant savoir lui fixer des limites.

 

La course à la productivité n'a pas bonne presse, des plans sociaux à la maladie de la vache folle, en passant par la dégradation des conditions de travail, les atteintes à l'environnement, à la santé et au psychisme, tout concourt au rejet du productivisme, qu'il soit agricole, industriel ou tertiaire. Trop stressé, trop tendu, trop mis sous pression, le facteur humain se rebelle. Il ne veut être ni marchandise ni variable d'ajustement, dans un monde de finance et de concurrence. Mais chercher à produire toujours plus avec toujours moins n'est pas le fruit d'une idéologie particulière avec laquelle il serait aisé de rompre.

La quête de la productivité est le résultat de la confrontation entre la rareté des ressources et l'infinitude des besoins. La croissance économique est une nécessité parce que la hausse du niveau de vie est une aspiration irrépressible. Le ressort de la productivité de la société industrielle est dans les économies d'échelle de la production de masse. On peut aujourd'hui critiquer le productivisme industrialiste du fordisme _ et il fut par bien des côtés critiquable _ mais on ne peut quand même pas négliger le fait qu'il a fait passer la majeure partie de la population d'une économie de pénurie à une économie de relative abondance, que le salariat fut une sorte d'émancipation par rapport à la situation antérieure du travail et que ce productivisme a finalement suscité les antidotes à ce qu'il avait d'excessif en engendrant le droit du travail, le syndicalisme et l'Etat providence. Car c'est bien la formidable croissance de la productivité qui a financé la Sécurité sociale, le logement social et les congés payés.

Le productivisme dans le bâtiment qui nous a légué les « grands ensembles », et le productivisme agricole auquel on impute aujourd'hui la « malbouffe » et la pollution de l'eau ont répondu à l'urgence et à la pression de la demande. Les conséquences négatives à long terme, dont nous payons maintenant le prix, ne doivent pas effacer le souvenir des taudis et des bidonvilles de jadis, ni les formidables progrès du régime alimentaire des Français au cours des cinq décennies de l'après-guerre. On ne peut pas juger le présent sans se souvenir de la nécessité de la reconstruction, de la formidable poussée démographique des Trente Glorieuses et des cris de désespoir de l'abbé Pierre, confronté aux pauvres gens qui mouraient de froid dans des habitats de fortune.

On connaît les inconvénients du travail à la chaîne et l'aliénation de l'ouvrier des Temps modernes. Ce n'est pas une raison pour regretter le sort du journalier du XVIIIe siècle qui mourait de faim et d'épuisement sur une terre qui ne lui appartenait pas. En cent cinquante ans, du milieu du XIXe à la fin du XXe siècle, la productivité par tête a été multipliée par 60 dans l'agriculture et par 30 dans l'industrie et le bâtiment. Là se trouve la clé du formidable accroissement du pouvoir d'achat, de l'amélioration des conditions de vie et du temps libre, enregistrés depuis l'aube de la révolution industrielle. Au demeurant, que signifierait la fin de la course à la productivité qui n'est rien d'autre que la recherche de l'efficacité maximale ? Imagine-t-on un monde cultivant l'inefficacité ? L'éloge de la paresse est une philosophie de nanti. Mais il faut bien que quelqu'un travaille pour payer la rente du rentier.

A la vérité, la quête de la plus forte productivité est l'essence même du progrès matériel et nous ne subissons pas tant aujourd'hui les conséquences du productivisme que celles du « quantitativisme ». On n'a pas fait trop de productivité, parce qu'on n'en fait jamais trop, mais on a confondu compétitivité et productivité, et trop privilégié en tout la quantité au détriment de la qualité. On n'a pas inclus la qualité dans le calcul de la productivité. On n'a pas assez mesuré les limites de la comptabilité, qu'elle soit privée ou nationale, on a voulu comprimer les coûts mais on n'a pas du tout pris en compte les coûts différés, ni les coûts indirects, ni les économies de coûts, qui au bout du compte coûtent plus cher qu'ils ne rapportent. On a négligé tout ce qui ne passe pas directement par le système des prix, tout ce qui n'est pas marchandable, mais dont on finit quand même par payer le prix. Il ne s'agit pas aujourd'hui d'essayer d'être moins productif, il s'agit d'élargir la mesure de la productivité, de passer du quantitatif au qualitatif, de ne pas voir que l'accumulation des biens, mais aussi le bien-être, et pas seulement le bien-être immédiat mais aussi le bien-être à venir, pas seulement de bénéficier à court terme mais aussi à long terme. Au moins dans nos pays développés, les objectifs de la production et de la consommation de masse sont atteints. Passons à autre chose. Les marchés financiers sont myopes, soit. Mais ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain. Elargissons le point de vue : on ne bâtit pas le développement économique sur la souffrance sociale, la désintégration du capital humain et la destruction de l'environnement.

On parle beaucoup du développement durable, ne faisons pas qu'en parler. Mais ne le confondons pas non plus avec le malthusianisme.

 

La Croix, 28/05/2001