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27/11/2000

Relancer l'offre ou la demande ?

Le débat entre keynésiens et libéraux n'est plus d'actualité. L'urgence est de réformer la procédure budgétaire pour l'adapter aux réalités économiques.

 

On croyait que le débat était clos, le voici rouvert : faut-il faire une politique de la demande ou une politique de l'offre ? L'alternative peut se résumer ainsi : pour ou contre une politique keynésienne ? Question technique sans doute mais qui n'est pas dénuée d'implications politiques. En France, la gauche est plutôt keynésienne, c'est-à-dire favorable à la stimulation de la demande par l'augmentation du pouvoir d'achat et de la dépense publique. La droite, au moins depuis la fin des années 70, est plutôt favorable à la politique de la compétitivité, par la baisse des dépenses publiques, la diminution des impôts et des coûts salariaux et la déréglementation. Pour faire simple, d'un côté il s'agit de modifier le partage de la valeur ajoutée en faveur des salaires, au détriment des profits ; de l'autre côté, il s'agit de modifier le partage de la valeur ajoutée en faveur des profits, au détriment des salaires.

D'un côté on parie sur l'effet d'entraînement de la consommation, de l'autre sur le fait qu'en augmentant les marges, la compression des coûts incite à investir. Pendant la longue stagnation des années 90, le débat fut vif entre ceux qui, diagnostiquant l'insuffisance de la demande, prônaient une politique de relance et ceux qui, diagnostiquant l'insuffisance de l'offre, défendaient la politique dite de la « désinflation compétitive ».

Le changement de politique monétaire et le retour de la croissance ont brouillé les cartes et atténué les pressions, en remplissant les caisses et en faisant refluer le chômage. Mais le répit aura été de courte durée. Les menaces qui pèsent sur la poursuite de la croissance, que ce soit la baisse des prix du pétrole, ou la perspective d'un resserrement monétaire et d'une baisse des taux d'intérêt pour enrayer la chute de l'euro, remettent à l'ordre du jour les questions sur les dépenses, les déficits, les impôts, les salaires et perturbent à nouveau les habituels clivages idéologiques. Gageons qu'on ne va pas tarder à s'étriper de nouveau entre keynésiens et anti-keynésiens, entre partisans de l'approche économique et partisans de l'approche comptable, entre tenants de l'expansion et tenants de la restriction, entre interventionnistes et libéraux...

Le débat se cristallise autour du déficit, qui dérape de quelques milliards. Les uns veulent profiter de la conjoncture pour réduire les impôts, les dépenses et les déficits. Les autres veulent augmenter les dépenses et baisser de plus en plus le déficit pour soutenir la croissance. On n'en sort pas et les dépenses imprévues liées à la crise de la vache folle ne vont rien arranger. On mesure là à quel point les querelles idéologiques obscurcissent tout.

A vrai dire, il est vain d'opposer l'offre à la demande quelle que soit la conjoncture. Quand les choses vont bien, elles vont bien du côté de l'offre et du côté de la demande. Quand elles vont mal, elles vont mal aussi des deux côtés. Il est souvent impossible de faire la part des choses : faut-il regarder l'investissement comme un élément de l'offre ou comme une composante de la demande globale ? Le taux d'intérêt, qui pèse sur la rentabilité de l'investissement et sur le coût du crédit, est-il une variable d'offre ou une variable de demande ? La baisse des impôts sur le revenu, qui creuse les déficits, est-elle plus stimulante pour l'offre de travail ou pour la demande ?

En économie tout se tient : l'offre crée de la demande et la demande de l'offre. Sans revenus, il n'y a pas de consommateurs et sans débouchés il n'y a pas de production. D'une certaine façon, keynésiens et anti-keynésiens ont raison. Quand les taux d'intérêt sont bas, les bonnes questions sont : que dépense-t-on ? Pourquoi ? Et avec quel retour ? Ou encore : comment produire davantage de richesses et pour qui ? La discussion sur la politique économique et sur la loi de finance s'enferme dans une impasse budgétaire et intellectuelle. On n'en sortira pas sans réformer la procédure budgétaire. Tel qu'elle est, le déficit du budget n'est qu'une mesure comptable du montant des dépenses publiques financé par l'emprunt. La comptabilité de l'Etat est une comptabilité de caisse : le budget de l'Etat n'est ni un compte de résultat ni un bilan. Mais économiquement, l'emprunt n'a pas la même signification selon qu'il sert à financer l'investissement ou la consommation.

Si, au lieu de nous perdre dans l'opposition stérile de l'offre et de la demande, nous cherchions à établir les principes d'une bonne gestion budgétaire, il faudrait au moins distinguer entre les dépenses publiques d'investissement qui peuvent être, en bonne orthodoxie, financées par l'emprunt et les dépenses publiques de consommation qui doivent être financées par l'impôt.

Encore faudrait-il s'entendre sur la classification des dépenses et réviser la nomenclature budgétaire pour lui donner un caractère plus économique.

On sent bien la difficulté s'agissant des baisses d'impôts : s'agit-il d'un investissement ou faut-il immédiatement les compenser par une diminution équivalente des dépenses ? Mais si l'on exclut de financer, dans un premier temps, tout ou partie des baisses d'impôts par l'emprunt, y aura-t-il jamais de baisse d'impôts ? Il suffit de poser la question pour comprendre pourquoi il est urgent de sortir de la confusion.

 

La Croix, 27/11/2000

 

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