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06/11/2000

La fracture sociale mondiale

Le dernier rapport de la Cnuced montre que l'écart entre les pays les moins avancés et les pays les plus développés continue de se creuser.

 

La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) a longtemps occupé une fonction originale sur l'échiquier des grandes organisations économiques internationales : c'est celle qui a eu le plus de mal à se convertir à cette sorte de pensée unique mondiale selon laquelle le libre-échange serait l'unique solution de tous les problèmes de l'humanité. Sans doute, la Cnuced, longtemps dominée par ceux qu'on appelait jadis les « non-alignés » et imprégnée d'un vieux fond de tiers-mondisme militant, n'était-elle pas exempte d'un certain biais idéologique. Mais ses travaux avaient eu l'avantage de donner un point de vue différent et de remettre en lumière, au moins une fois par an à l'occasion de la publication de son rapport annuel, la situation des pays les plus pauvres.

Les données statistiques du dernier rapport de la Cnuced sont toujours aussi éclairantes et montrent que non seulement l'écart entre les pays les moins avancés et les pays les plus avancés continue de se creuser, mais qu'il se creuse aussi entre les moins avancés et les autres pays du tiers monde et, tout particulièrement, entre l'Afrique subsaharienne qui stagne et des pays comme l'Inde ou la Chine, qui sont en plein décollage. Les données pointent aussi l'effondrement, au cours des dernières décennies, des flux de capitaux privés et de l'aide publique destinés aux pays les plus pauvres. Et comme toujours, à juste titre, la Cnuced continue de plaider pour une reprise de l'aide.

N'ayant pas peur des mots, elle appelle même à un « New Deal » mondial. Mais de quel New Deal s'agit-il ? C'est là que le bât blesse : la part faite au commerce international et aux exportations ainsi qu'aux forces du marché dans le processus de développement est excessive et, désormais, assez proche de celle qu'on s'attend à trouver dans un rapport du FMI, de la Banque mondiale ou de l'OMC. Manifestement, les experts de la Cnuced sont gagnés à leur tour par l'air du temps. Mais il ne suffit pas de tout libérer pour que le développement surgisse, comme par miracle. Pour que le marché fonctionne, il faut des valeurs, des principes, des institutions, des règles, un minimum de sécurité, de stabilité. Bref, il est souvent plus urgent de rebâtir un Etat, de réorganiser et de moraliser l'administration, d'améliorer l'efficacité du service public ou de réformer la fiscalité que de déréglementer ou de privatiser à tout-va. Et ce d'autant que la privatisation est souvent détournée au profit exclusif de quelques-uns.

Mais la principale erreur est dans le rôle qu'on veut faire jouer aux exportations censées tirer la croissance. Dans cette optique, la clé pour sortir du sous-développement serait dans la compétitivité externe. C'est oublier qu'historiquement le développement est toujours endogène, qu'il vient toujours du dedans, sauf peut-être pour les micro-Etats tels que Singapour ou Hong Kong _ et encore fallait-il que des conditions internes soient réunies pour que ce développement soit durable.

L'économiste américain Paul Krugman a eu raison de dire un jour qu'un pays, à la différence d'une entreprise, ne produit pas pour vendre mais pour consommer, et que ce n'est pas la compétitivité mais la productivité qui détermine le rythme de la croissance et la hausse du niveau de vie. La querelle n'est pas que théorique : on peut détruire les bases du développement et de la productivité en sacrifiant tout à la compétitivité.

La compression des coûts de production peut faire obstacle tout à la fois à l'innovation et à la nécessaire cohésion sociale. Le pire étant la politique dite de la désinflation compétitive, qui vise l'amélioration de la productivité en combinant la monnaie forte, le rationnement de l'investissement public, la paupérisation du service public et la hausse des prélèvements, pour rééquilibrer les comptes et diminuer la consommation. On connaît les conséquences de cette thérapie malthusienne que le FMI et la Banque mondiale ont administrée aux pays en voie de développement pendant près de vingt ans : partout, elle a été désastreuse.

Les espoirs que mettent les militants de l'OMC dans la liberté totale du commerce ne sont pas moins dangereux. Certes, l'autarcie est une catastrophe et les sociétés ouvertes valent mieux que les sociétés fermées. Mais croire qu'il suffira d'ouvrir tous les marchés, de traiter l'éducation, la santé, la culture comme n'importe quels produits de consommation, et d'imposer une clause sociale aux pays en voie de développement pour rétablir l'égalité des conditions de la concurrence, ne sert qu'à faire oublier la réduction de l'aide publique et la nécessité de mettre en oeuvre des stratégies du développement qui ne considèrent pas l'homme comme une simple marchandise.

Autant dire que le slogan « le commerce, c'est le développement » ne vaut pas mieux que le slogan « le commerce, c'est la paix », qui est une sottise. Mais la pensée unique mondiale progresse, tandis que la fracture sociale mondiale se creuse.

Jusqu'à quand ?

 

La Croix, 06/11/200

 

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