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29/05/2000

Le téléphone mobile et les enchères

Le niveau des prix des enchères anglaises met en péril l'équilibre économique d'un secteur qui vit sur des profits anticipés, donc virtuels.

 

En mettant aux enchères les fréquences pour la troisième génération de téléphones mobiles, le gouvernement britannique a ouvert un débat pour le moins inattendu sur les vertus de la concurrence. Car c'est bien de cela dont il s'agit. Elles ont provoqué une surenchère jugée délirante par tous les opérateurs et extrêmement juteuse pour le Trésor britannique.

Jusque-là, la concurrence dans le téléphone avait toutes les vertus. Forcément, puisqu'elle brisait les monopoles publics et qu'elle engendrait d'énormes plus-values boursières pour ceux qui s'étaient positionnés à temps sur ce nouveau créneau technologique. La religion de la concurrence était devenue d'autant plus inattaquable qu'elle rapportait gros à beaucoup de gens. La nouvelle économie concurrentielle semblait, il est vrai, avoir le pouvoir de fabriquer des millionnaires et des milliardaires à la pelle. Mais l'engouement subit pour la concurrence reposait sur un malentendu. Logiquement, en effet, la concurrence ne fait pas exploser les profits, elle a plutôt tendance à laminer les marges. Quand la concurrence est pure et parfaite, c'est-à-dire quand il n'y a pas de barrières à l'entrée sur les marchés, quand il y a un grand nombre de producteurs de sorte qu'aucun ne jouisse d'un pouvoir exorbitant, quand les consommateurs sont rationnels et parfaitement informés, le profit est théoriquement nul. Dans une économie de concurrence, il n'est possible de gagner davantage que la rémunération normale du capital qu'en prenant davantage de risques.

D'où viennent alors les anticipations d'énormes profits à venir pour les entreprises liées à la révolution de l'information ? D'abord, bien sûr, de la bulle financière. Ce dysfonctionnement du marché fausse toutes les valorisations des actifs en créant des plus-values fictives. Mais le jeu spéculatif et l'engrenage des anticipations boursières n'est pas seul en cause. Une part non négligeable et bien réelle de la richesse des actionnaires du téléphone est dans l'effet de rente lié à la détention des licences d'exploitation et à la rareté des fréquences utilisables.

Comme toujours, ce n'est pas la concurrence, mais au contraire des formes plus ou moins atténuées et plus ou moins durables de monopoles (les licences ou les brevets) qui font la fortune des actionnaires. Certes, ceux-ci ont consenti des investissements énormes pour installer des réseaux, mais c'est dans la rente qu'il faut aller chercher les perspectives d'un retour sur investissement anormalement élevé par rapport aux autres secteurs de l'économie. La mise aux enchères des licences n'est qu'une procédure pour éliminer le gain d'aubaine, lié à la distorsion de concurrence causée par la rareté des fréquences. Bref, les enchères, c'est plus de concurrence et moins de profits futurs. C'est la captation de la rente au profit du contribuable, au détriment de l'actionnaire et du client.

La mise en concurrence des opérateurs conduit à aligner le prix des licences exactement sur le montant de la rente, ni plus ni moins, et donc à ne laisser aux opérateurs que la juste rémunération du capital de leurs actionnaires. Mais voilà, on a beau croire à la concurrence et à ses vertus, le prix des licences anglaises n'en paraît pas moins exorbitant. Certes, nul ne sait ce qu'il en sera après coup de la rentabilité des investissements dans le mobile. Mais Martin Bouygues et Jean-Marie Messier ont raison de trouver le prix totalement déraisonnable, compte tenu notamment de l'incertitude caractérisant la durée de vie des licences. Clairement, le niveau des prix des enchères anglaises met en péril l'équilibre économique d'un secteur qui vit pour l'instant davantage sur des profits anticipés, donc virtuels, plutôt que sur des profits réels.

Sauf à organiser délibérément la ruine des opérateurs pour les nationaliser à bon marché _ ce qui n'est évidemment pas le cas dans le climat idéologique actuel _ l'Etat n'a aucun intérêt à tuer la poule aux oeufs d'or et à anéantir des groupes français encore fragiles au profit d'acteurs étrangers plus puissants. Même si avec 250 milliards de francs de recettes attendues (les deux tiers de l'impôt sur le revenu), l'opération est tentante. Si l'on peut suivre l'analyse des dirigeants de nos grandes entreprises sur le caractère pervers d'un Etat qui céderait lui-même à la tentation de la spéculation, on ne peut pas rejeter totalement la procédure des enchères sans en tirer aucune autre conséquence. Il faut les prendre pour ce qu'elles sont : une façon d'anticiper les effets à venir de la concurrence et de mettre en lumière les excès de la capitalisation boursière. Nos grands industriels ouvrent aussi une brèche dans le dogme : on ne peut pas se fier à la concurrence pour résoudre tous les problèmes. Pourquoi s'est-il alors trouvé des entreprises pour payer ces sommes faramineuses ? Parce qu'elles n'avaient pas le choix, ou plutôt parce qu'elles n'avaient le choix qu'entre « la mort immédiate ou la mort lente », répond Martin Bouygues.

C'est exact, mais cela veut dire aussi qu'il y a des cas où, quand tout le monde devient fou, il faut bien suivre. Le paradoxe est ancien : Maurice Allais l'avait déjà souligné il y a une cinquantaine d'années ; le comportement de l'homme rationnel n'est pas le même face au très grand risque et face au risque ordinaire. L'arbitrage entre le risque et la rentabilité est différent quand on peut perdre tout ou un peu.

Bref, dans un jeu de tout ou rien, il n'est pas du tout exclu que les enchères donnent des résultats totalement absurdes. Le reconnaître, c'est admettre explicitement que la concurrence n'est pas un absolu et que l'Etat est parfaitement fondé à intervenir dans l'économie pour faire prévaloir d'autres critères que le libre jeu intégral du marché. De deux choses l'une : ou bien on se déclare adepte de la religion de la concurrence et on doit logiquement accepter les enchères, ou bien on récuse les enchères et on proclame la nécessité des politiques publiques.

Entre la concurrence parfaite, sans la politique et avec les enchères, ou la concurrence imparfaite, avec la politique et sans les enchères, il faut choisir. On ne peut pas toujours vouloir le beurre et l'argent du beurre...

 

La Croix, 29/05/2000

 

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