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05/05/2000

Bourse : le retour aux réalités

La tourmente actuelle a le mérite de dissiper l'illusion d'un placement boursier sûr et d'un gain acquis sans aucune fatigue.

 

Après l'euphorie, le doute s'est emparé des marchés financiers. La Bourse monte et descend. Qu'en sera-t-il demain ? Nul ne le sait. Les bulles spéculatives finissent toujours par crever mais personne n'est jamais capable de prévoir quand et comment la correction interviendra, ni quelle sera son ampleur. Au jour le jour, le jeu boursier est un jeu compliqué qui n'a pas grand-chose à voir avec le calcul de la valeur économique réelle des titres. Que les titres soient surévalués ou sous-évalués par rapport aux perspectives de bénéfices des entreprises n'a pas beaucoup d'importance. Ce qui compte à la Bourse c'est de bien prévoir tout ce que les autres vont faire.

Le spéculateur n'achète pas une action d'abord parce qu'il pense qu'elle est sous-évaluée mais d'abord parce qu'il est convaincu qu'il trouvera à son tour un acheteur auquel il pourra la revendre plus cher. Bref, ce n'est pas parce que tout le monde sait bien que les cours des actions sont bien supérieurs à leur valeur intrinsèque, que, pour autant, la Bourse va forcément s'effondrer d'un coup et tout de suite. Reste qu'il faut toujours garder à l'esprit que cela peut arriver et qu'au bout du compte, à ce jeu dangereux, il y aura toujours des gagnants qui auront su sortir avant le retournement de tendance, et des perdants qui n'auront pas su se dégager à temps. Il y a toujours quelqu'un à la Bourse qui garde le mistigri...

A défaut de donner des indications fiables sur la capacité réelle des entreprises à dégager des bénéfices et à verser des dividendes, la tourmente actuelle a au moins le mérite de dissiper l'illusion que le placement boursier est un placement sûr et qu'on peut espérer gagner beaucoup d'argent sans se fatiguer et sans prendre énormément de risques. La Bourse ne distribue pas de rentes. L'espérance du gain y est proportionnelle au risque. Pour avoir une chance de gagner, il faut accepter l'éventualité de perdre. On peut accroître autant qu'on le veut son espérance de profit, en misant de l'argent qu'on n'a pas et en faisant jouer l'effet de levier de l'endettement. On peut le faire en plaçant sur les marchés à terme ou en empruntant pour acheter ses actions. Mais quand la plus-value boursière ne permet pas de rembourser la dette avec les intérêts, on risque tout simplement la faillite. Le fait est que les bulles spéculatives se nourrissent toujours de l'endettement, cette fois-ci aussi, comme les précédentes.

Dès lors, le risque inhérent à l'éclatement de la bulle n'est pas qu'individuel, il est aussi collectif : la chute des cours peut mettre en faillite les débiteurs mais aussi les prêteurs, c'est-à-dire les banques. Quand le système bancaire s'en sort sans trop de casse, comme en 1987 ou en 1998, les conséquences de la crise boursière sur l'économie réelle restent limitées. Quand le système bancaire est entraîné dans la crise, comme au début des années 30, les conséquences sont catastrophiques. D'où l'importance cruciale, dans les circonstances actuelles, de la politique monétaire pour fournir aux banques, le moment venu, les liquidités qui pourraient leur être nécessaires.

Mais dans le risque inhérent au krach boursier latent auquel se trouve confrontée l'économie mondiale, l'endettement n'est pas la seule variable clé.

Dans les pays développés, la Bourse joue désormais un rôle décisif tant dans les retraites que dans la rémunération du travail. Sans doute faut-il imputer à la hausse continue de la Bourse et aux illusions qu'elle a fait naître, le regain d'intérêt pour la retraite par capitalisation et pour les stock-options. Mais du coup, la fin des illusions pourrait bien coïncider avec un alourdissement considérable de la facture de la crise financière bien au-delà du cercle étroit des spéculateurs.

Une chute de la Bourse, suivie d'une longue période de morosité boursière comme celle qu'a connue le Japon tout au long des années 90, pourrait bien mettre en difficulté non seulement les ménages qui avaient réglé leur train de vie sur une surévaluation de leur richesse financière, mais plus encore les retraités dépendants des fonds de pension et les cadres qui, pendant des années, ont troqué une partie de leur salaire contre des plus-values latentes disparues en fumée du jour au lendemain.

A force de récuser l'histoire sous prétexte que nous vivons des changements sans précédents, on avait fini par oublier les désastres passés de la capitalisation et leurs conséquences dramatiques, comme on avait fini par oublier les aberrations auquelles peut conduire « l'économie casino ».

Le pire n'est jamais sûr, mais il est temps de revenir sur terre : la finance ne fait pas de miracle. On peut gagner gros à la Bourse, un peu comme on gagne au Loto, mais la Bourse ne crée pas de valeur par elle-même. Pour créer de la valeur ajoutée, et pas seulement de « la valeur pour l'actionnaire », il faut le courage, la créativité et l'effort, plutôt que la passion du jeu, et en mettant tous ses oeufs dans le panier de la Bourse on joue avec le feu. Il faut bien comprendre qu'au risque de krach, inhérent au fait que les bulles finissent toujours par éclater, s'ajoute le risque plus structurel, peut-être au fond plus grave, de voir le système de valeurs, la morale de l'effort et du courage, minés par l'argent facile de la spéculation et les gains d'aubaine. Si au moins les turbulences boursières actuelles pouvaient conduire à s'interroger collectivement sur les dangers qu'il y aurait à plonger plus profondément dans l'économie spéculative, l'expérience, pour douloureuse qu'elle puisse être, aurait du moins servi à quelque chose.

Mais contrairement à ce que voulait croire Descartes, le bon sens n'est pas forcément la chose la mieux partagée du monde...

 

La Croix, 05/05/2000

 

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