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20/03/2000

L'interminable débat sur les retraites

Faut-il injecter une dose de capitalisation dans le système actuel de retraite par répartition ?

 

Toujours posée, jamais résolue, la question des retraites revient au centre du débat politique. Après une impressionnante succession de rapports contradictoires et une longue période de réflexion, le gouvernement s'apprête à annoncer les réformes indispensables pour faire face au choc démographique.

Evidemment, rien n'est sûr. Les décisions dans ce domaine ont été trop souvent différées pour que la prudence ne soit pas de mise. Si tous les gouvernements ont reculé, c'est parce que le problème à résoudre n'est pas qu'un problème technique : il touche au contrat social, à l'idée que l'on se fait de la solidarité nationale et de la solidarité entre les générations. Tel qu'il est, le système de retraite obligatoire est un mécanisme d'épargne collective et de mutualisation du risque lié à l'incertitude qui pèse sur la durée de la vie. De ce point de vue, il n'y a absolument aucune différence entre un régime dit de « répartition » et un régime dit de « capitalisation ». On connaît la nature du problème posé : les générations nombreuses du baby-boom arrivent à l'âge de la retraite quand les nouvelles générations d'actifs deviennent moins nombreuses. Le rapport « cotisants » sur « retraités » est donc voué à se dégrader pendant cette période de transition démographique. Une dégradation qu'accentuera l'allongement de la durée de vie.

Si on retient les prévisions du rapport Charpin, en 2040 un Français sur trois aura plus de 60 ans et il y aura alors sept retraités pour dix actifs contre quatre pour dix actifs en 1995. Cette prévision est évidemment entachée d'une grande incertitude sur une période aussi longue. Après tout, en 1935, personne ne prévoyait le baby-boom de l'après-guerre. Mais admettons cette hypothèse de travail. La conséquence mécanique, dans les conditions du système actuel, serait un triplement des charges de retraite sur la période 1998-2040.

Tout dépend alors de l'évolution des recettes. Si, comme le postule le rapport Charpin, le PIB ne fait que doubler sur la même période, la situation est explosive. Le rapport Charpin se cale sur 1,7 % de croissance moyenne par an du PIB sur quarante-deux ans, le rapport Teulade autour de 3,5 %. Entre l'excès de pessimisme et l'excès d'optimisme, il y a place pour un peu de volontarisme politique : la croissance, c'est aussi le fruit d'une politique de croissance même si le taux ne se décrète pas. Le problème sera d'autant moins difficile à résoudre que les actifs seront mieux employés et qu'ils produiront davantage. Mais le point le plus important du débat à venir n'est pas là : il est dans la question de savoir si l'on modifie en quoi que ce soit les conséquences du choc démographique en injectant une dose de capitalisation dans le système actuel de retraite par répartition.

Le choc démographique nous oblige-t-il à susciter des fonds de pension ? Si on ne considère la question des fonds de pension que sous l'angle de l'équilibre des retraites, la réponse est non. Pour une raison simple : ce sont toujours les actifs qui payent les pensions des retraités, quel que soit le système. Que les cotisations soient affectées à la répartition ou à n'importe quelle forme de capitalisation, elles sont toujours instantanément dépensées dans l'économie ; et il n'y a aucune raison de penser qu'en affectant les cotisations à l'achat d'actions ou d'obligations plutôt qu'au paiement des pensions d'aujourd'hui qu'il faut de toute façon régler, la capitalisation stimule davantage la croissance économique que la répartition. Empiriquement, on n'observe d'ailleurs aucun lien entre l'épargne, l'investissement, le taux de croissance et la retraite par capitalisation sur la longue durée. Il faut analyser la retraite comme une créance sur l'économie, dont le rendement dépend principalement du dynamisme de l'économie ; et le dynamisme de l'économie ne dépend pas du régime de retraite. Le raisonnement vaut aussi pour l'éventuelle création d'un fonds de réserve qui n'est qu'une modalité particulière de la capitalisation.

Naturellement, la bulle boursière fausse la perspective en surévaluant le rendement de la capitalisation. Surévaluation conjoncturelle et fugitive : la surrémunération du capital ne peut être acquise qu'au détriment de la rémunération du travail et la diminution de la part du travail dans le revenu national a forcément une limite. En attendant, s'installe l'illusion que la capitalisation est une solution miracle. Mais il n'y a pas de miracle : pour payer davantage de retraites à des retraités qui sont plus nombreux et qui vivent plus longtemps, il faut produire davantage de richesses, faire contribuer le capital et pas seulement le travail, encourager l'activité des plus de 60 ans et réduire encore le chômage. La solution n'est pas dans les fonds de pension, elle est dans la réforme du financement, dans la retraite à la carte, dans la reconnaissance et la valorisation de l'utilité sociale des retraités, dans la politique économique et dans la politique familiale...

Au demeurant, un fonds de pension est un produit d'épargne à long terme comme un autre, que n'importe qui est d'ores et déjà libre de développer. Il ne s'agit donc pas de discuter de la possibilité d'offrir des produits de retraite par capitalisation mais bien de décider de quel type d'avantages financiers bénéficierait l'épargne qui serait investie dans ces produits. Il serait tout de même paradoxal d'ajouter un encouragement financier de plus à l'épargne alors que la France est déjà un pays où le partage de la valeur ajoutée est l'un des plus défavorables au travail parmi tous les pays développés et où l'épargne est tellement surabondante qu'elle est massivement exportée. Si vraiment on voulait faire de l'épargne retraite une priorité, notamment pour conserver en France des centres de décision financiers, au moins faudrait-il que sa fiscalité soit établie dans le cadre d'une remise à plat de toute la fiscalité du capital et que les avantages qui lui seraient consentis soient financés par la suppression d'autres avantages sur d'autres formes de placements. Mais on touche là à l'autre grand dossier du moment : celui de la réforme fiscale... Décidément tout se tient.

 

La Croix, 20/03/2000