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07/02/2000

Le mythe de la « nouvelle économie »

Les nouvelles technologies ont pris en partie le relais des anciens moteurs de la croissance sans pour autant créer un modèle inédit de développement.

 

La révolution de l'information est en marche. Les « nouvelles technologies » de la communication bouleversent l'organisation de la production, transforment en profondeur les rapports sociaux et tirent les marchés financiers. Une « nouvelle économie » serait en train de remplacer l'ancienne. De quoi s'agit-il ? Pour aller à l'essentiel, de passer du matériel à l'immatériel, de l'industrie aux services. La mutation est bien réelle. Mais de là à en tirer la conclusion que toutes les expériences sont devenues d'un coup obsolètes, que l'histoire n'a plus aucune importance, que l'industrie ne compte plus, que toute l'économie est devenue virtuelle, il y a un pas qu'il serait déraisonnable de franchir.

C'est pourtant ce qui se passe quand on fait du « miracle » de la « nouvelle économie » l'unique ressort de la croissance. La thèse selon laquelle tout s'explique par la fin de l'industrie et le triomphe des nouvelles technologies est à la mode, mais elle ne tient pas. La part de l'industrie, quand on lui ajoute les services à l'industrie, est à peu près constante sur trente ans, qu'on le mesure par rapport à la production ou par rapport à l'emploi.

Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets et il n'y a pas davantage de « miracle » américain qu'il n'y eut de « miracle » asiatique. On a cherché longtemps le secret de la croissance de l'Asie. On croyait qu'il était quelque part dans la culture, dans la façon de travailler, dans une maîtrise particulière des techniques modernes, dans un mode d'organisation spécifique... Mais finalement, il n'y avait pas de mystère de la productivité asiatique. Il fallait aller chercher l'explication dans l'investissement et l'accumulation du capital, comme il faut sans doute imputer la crise des années 1996-1998 au surinvestissement et à la suraccumulation. Rien que de très classique par rapport à ce que révèle historiquement partout l'étude des phases de la croissance économique.

Le modèle américain a pris le relais du modèle asiatique. Mais la longue croissance américaine sans inflation n'est pas plus mystérieuse, ni plus nouvelle que celle de l'Asie. Dans leur livre sur Le Nouvel Age de l'économie américaine (1), les économistes Anton Brender et Florence Pisani s'attachent, chiffres à l'appui, à démonter le mythe. Ils notent ainsi que le lien entre le chômage et les salaires n'a pas beaucoup changé et que la décélération de l'inflation est imputable non seulement à une diminution du coût des importations, consécutive à la baisse des prix de l'énergie et à la hausse du dollar, mais aussi au fait que les coûts salariaux ont été freinés par la baisse du coût de l'assurance maladie provoquée par une guerre des prix entre assureurs. Explications somme toute classiques qui ne nécessitent pas de recourir à des hypothèses extraordinaires.

Même constat pour l'emploi. Le rythme élevé des créations observé dans les années 90 ne fait que rejoindre la tendance longue de l'économie américaine qui crée en moyenne 1,5 million d'emplois par an depuis 1950, et c'est le chômage des années 70-80 qui fait figure d'anomalie dans les séries statistiques. Quant à la productivité américaine, si elle est la plus élevée du monde depuis bien avant la révolution de l'information, elle enregistre depuis des années des gains très faibles incompatibles avec l'hypothèse radicale de la « nouvelle économie » : ils s'expliquent banalement par la très faible croissance du stock de capital par tête et par les rendements décroissants.

Bref, les nouvelles technologies ont pris en partie le relais des anciens moteurs de la croissance sans pour autant créer un modèle inédit de développement. A creuser un peu plus, on constaterait aussi que les politiques économiques ont joué dans la réussite américaine un rôle décisif, qu'il s'agisse de la politique monétaire très souple de la Réserve fédérale, de la politique budgétaire qui a privilégié l'investissement et laissé filer les déficits quand c'était nécessaire, de la politique fiscale plus favorable à l'initiative ou des politiques industrielles et des politiques de recherche très volontaristes, conformément aux enseignements les plus traditionnels de la macro-économie.

Si la « nouvelle économie » se manifeste de façon spectaculaire, c'est surtout à travers l'euphorie boursière et ses conséquences immédiates, non seulement sur les fusions-acquisitions stimulées par la survalorisation des entreprises high tech et des valeurs liées à Internet, mais aussi sur la consommation dopée par les effets de richesse et l'endettement des ménages américains. Si miracle il y a, il est là. Mais pour combien de temps encore ? Les arbres ne montent pas jusqu'au ciel, dit un vieil adage boursier, et les bulles finissent toujours par se dégonfler. En attendant, AOL achète Time-Warner et l'économie virtuelle fait retour à l'économie réelle en profitant de la bulle pour faire de bonnes affaires.

En vérité, personne ne sait exactement ce qu'il restera de la « nouvelle économie » après la bulle boursière. Bien sûr, il restera la révolution numérique, l'interconnexion de tous les réseaux de communication, le multimédia et le commerce électronique... L'utilisation des « nouvelles technologies de l'information » continuera de se développer et d'influencer le mode de vie. La question est de savoir quelle sera la contribution de ce secteur à la création de valeur. De la valeur ajoutée et pas seulement de la valeur pour l'actionnaire.

Le choix technologique combiné à l'euphorie boursière a pour conséquence que presque toutes les ressources financières et humaines se trouvent peu à peu absorbées par les activités les plus en pointe dans l'économie de l'information, au détriment des secteurs plus traditionnels et pourtant au moins aussi nécessaires au fonctionnement de l'économie mondiale. Il faut voir le dégonflement à venir de la bulle spéculative comme une redistribution des cartes entre la nouvelle et l'ancienne économie, au profit de la seconde. Et s'il est impossible de prévoir qui seront les gagnants et les perdants, on peut affirmer d'ores et déjà que la concurrence laminera les marges et que la déflation boursière préludera au reflux d'une concentration capitalistique qui relève plus souvent de stratégies financières que de stratégies industrielles. Mondialistes ou pas, les global leaders de Davos ont du souci à se faire.

 

La Croix, 07/02/2000

(1) Economica, 1999.